20/11/2067 : L’espace n’est-il qu’une colonie économique de la Terre ? | SPACE’IBLES 2017

Olivier Parent 3
20/11/2067 : L’espace n’est-il qu’une colonie économique de la Terre ? | SPACE’IBLES 2017

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Cet article rend compte de l’un des thèmes issu des travaux de Space’ibles pour l’année 2017, l’Observatoire de Prospective Spatiale, à initiative du CNES. Avec les trois autres articles qui portent eux aussi la mention « Space’ibles 2017 », ils forment le rapport d’activité de la première année d’existence de l’observatoire, présenté en convention, à Lyon, les 7 et 8 novembre. Ces quatre articles ne sont pas des prises de position définitives mais des appels au dialogue, documents « martyres » sur lesquels construire les prochaines réflexions.

Afin de mesurer, modéliser l’économie de l’Espace, il a fallu que les activités des humains dans ces nouvelles contrées sortent de la période des premières urbanisations, que suffisamment de matériels divers et variés, mais indispensables à la pérennisation de la présence de l’humanité dans l’Espace, aient été arrachés au sol terrestre et trouvent, en orbite, les infrastructures qui en permettent l’utilisation optimale. On peut raisonnablement situer cette bascule au cours des années quarante.

En économie, la problématique est universelle : pour pouvoir parler d’une économie, d’une relation commerciale entre un environnement et un autre, il faut qu’il puisse y avoir des échanges monétisables, mesurables entre ces deux environnements. Si un des deux environnements a investi dans le deuxième, il faut surtout que le deuxième produise des denrées qui justifient l’investissement qu’il représente pour le premier. Un exemple de cette relation fut celle qui unit la Grande-Bretagne à ses colonies du nouveau monde, principalement les états de la côte Est des futurs États Unis d’Amériques. Relation jugée inéquitable, du point de vue des colons, puisqu’elle a abouti à l’Indépendance, à la fin du XVIIIe siècle.

Donc, plus que jamais, pour qu’il y ai économie de l’Espace, il faut que les infrastructures humaines outre-Terre continuent à justifier leurs existences par les produits qui retourneront sur la Planète Bleue, pour un bénéfice commun. Un autre moyen d’obtenir le retour sur investissement que le plancher des vaches attend fut, pour les infrastructures en orbites autour de la Terre, de monétiser leurs services portuaires au profit de la Lune et de Mars et de l’industrie du space mining, créant, de fait, de nouveaux cercles d’économies dépendantes les unes des autres, la Terre se trouvant au centre de ces cercles concentriques d’influence économique.

Au début du XXIe siècle, un film avait résolu le problème de l’économie de l’Espace en créant un minerai qui, à lui seul, justifiait les investissements de la conquête spatiale. Ce minerais miraculeux annulait les effets de la gravité… et son nom indiquait clairement le tour de passe-passe réalisé par le créateur du film Avatar, pour rendre l’intrigue de son film cohérente. Le minerai s’appelait l’unobtainium que l’on peut traduire par « qui ne peut être obtenu » (un-obtain-ium).

Au beau milieu de notre XXIe siècle, nous n’avons pas trouvé notre unobtainium… mais une succession de produits (chimie, matériaux, micro et nano-electronique…), de services (portuaires et de fret, pour les vaisseaux en provenance de Mars et de la ceinture d’astéroïdes, tourisme, nettoyage des abords de la Terre, secours spatiaux…) qui, ajoutés les uns aux autres, créent une économie qui se justifie par elle-même, ne serait-ce parce que l’humanité continue son expansion dans le système solaire et que les règles qui se sont appliquées aux infrastructures orbitales terrestres deviennent la règle de développement des infrastructures martiennes, ceinturiennes et, un jour, joviennes ou saturniennes, si l’on considère les satellites de ces géantes comme une possible source de profit pour l’humanité…

Reste, cependant, des points de friction au développement de l’économie de l’espace. Si la population humaine outre-Terre se compte désormais en plusieurs dizaines de milliers, tout ce fret biologique (terme choquant utilisé à dessein) a été néanmoins arraché à la gravité terrestre à grand renfort de dépendance énergétique et chimique.

Ce coût humain — chaque individu devant justifier sa présence hors-Terre par un âpre travail — a pu être atténué par la présence des robots auprès des pionniers spatiaux. Comme sur Terre, cette robotisation a pris deux formes : le robot intégré à la fonction et le robot autonome, plus ou moins anthropomorphe, qui sait, en tout cas, utiliser des objets et structures conçues pour un usage humain. Une autre piste d’atténuation du coût de l’humain envoyé dans l’Espace sera d’accepter, de normaliser, à terme, les naissances humaine hors-Terre. Avec le risque de voir se développer deux types d’humanité : les terriens et les spaciens…

Dans un premier temps, libérer le contrôle des naissances humaines hors du berceau terrestre oblige les autorités sanitaires à prendre en compte les difficultés de santé liées à un développement du corps humain en gravité réduite : Mars à une gravité qui représente les deux tiers de celle de la Terre, G. Sur la Lune, la gravité n’est que d’un sixième de G. Dans les stations spatiales, comme à bords des astéroïdes évidés, la gravité est créée par mise en rotation de l’ensemble : plus on s’éloigne de l’axe de rotation, plus la gravité, par effet centrifuge, est forte. Mais, les ingénieurs ont limité à une demie gravité terrestre la gravité maximum mesurée sur les planchers les plus extérieurs, pour des raisons de résistance à l’effort des infrastructures.

Dans un deuxième temps et indépendamment du risque sanitaire évoqué, la Terre doit continuer à investir dans un domaine éminemment technique : celui des moyens qui assureront à tous les humains de la planète Terre un accès à l’Espace à coût raisonnable ; l’échec de l’Hyperloop spatial ne doit pas marquer un coup d’arrêt pour ces développements. Sans cet effort unilatéral et au-delà de la discrimination financière qui réserverait l’espace à une élite terrienne fortunée, la différence entre les terriens et les spaciens pourrait augmenter avec l’apparition de deux familles humaines distinctes : avec, d’une part, les planétiens (car la problématique se retrouvera sur Mars, une fois l’humanité durablement installée là-bas, même si la gravité martienne est d’un tiers inférieure à celle de la Terre…) prisonniers du puits gravitationnel de leur planète qui pourtant leur apporte un environnement propice à leur développement biologique et des spaciens qui, libérés de l’entrave gravitationnelle, continueront à s’étendre dans le système solaire et à croître malgré les risques et conséquences de la vie en gravité faible qui, à terme, pourraient les rendre inaptes à vivre sur une planète, à revenir vers le foyer de l’humanité : la Terre, à cause de sa forte gravité.

Cependant, le concert des nations qui, dans leurs diversités, se sont lancées dans ce qu’on appelle encore couramment la conquête de l’Espace est là pour témoigner de la diversité de l’humanité : si certaines nations, parmi les plus commerçantes, ont fait de l’espace une nouvelle Nouvelle Frontière — en référence à la conquête de l’Ouest américain, au XIXe siècle et à l’elan insufflé, en 1969, pour aller sur la Lune — pour la plupart des autres acteurs de la construction d’une présence pérenne de l’humain dans l’espace, les activités spatiales restent au bénéfice de la Terre. Si la grande période des satellites d’observations terrestres semble faire partie de l’histoire ancienne de la conquête de l’espace, les nouvelles générations de systèmes d’observation (terrestre ou spatiale) apporteront leurs lots d’étonnements, d’émerveillements et d’informations qui auront à être traitées par des scientifiques qu’ils soient sur Terre ou outre-espace, mais toujours au bénéfice du berceau de l’humanité. Car, ne l’oublions jamais : notre plus beau vaisseau spatial, pour voyager dans l’univers, est aussi la planète bleue, notre Terre !

 

Lien vers le pdf du magazine « numéro spécial Space’ibles » de FuturHebdo avec l’ensemble des articles produits à l’occasion de l’inauguration de Space’ibles, l’Observatoire de la Prospective Spatiale, à l’initiative du CNES.

 

Liens vers les trois autres articles :
1• 08/11/2067 : La conquête spatiale se pose-t-elle encore des questions existentielle ? | SPACE’IBLES 2017
2• 13/11/2067 : Les enjeux réglementaires du développement humain outre-Terre | SPACE’IBLES 2017
3• 27/11/2067 : Territorialisation & urbanisation : les enjeux de l’espace au quotidien | SPACE’IBLES 2017

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