Ce que « BLADE RUNNER 2049 » nous dit sur demain

Olivier Parent 1
Ce que « BLADE RUNNER 2049 » nous dit sur demain

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Deux ou trois choses que « BLADE RUNNER 2049 » le film de Denis Villeneuve, aurait à nous dire sur demain… « Dis-moi quel film tu regardes, je te dirai quel avenir tu te prépares » pourrait tout aussi bien dire le prospectiviste…

 


Une co-production Huffington Post – C’est Demain et
Le Comptoir Prospectiviste – FuturHebdo

 

Réalisation :Denis Villeneuve
Distribution : Ryan GoslingHarrison FordAna de ArmasRobin WrightSylvia HoeksMackenzie Davis
Durée : 163 minutes
Sortie : 2017

 

Aller voir Blade Runner 2049, le film de Denis Villeneuve, est un acte qui revêt un sens tout à fait particulier. C’est aller voir la suite d’un film qui date de 1982, Blade Runner réalisé, à l’époque, par Ridley Scott, et qui, malgré un accueil mitigé à sa sortie en salle, est désormais considéré comme un chef d’œuvre et a acquis le statut envié de film culte du cinéma de science-fiction. Ce premier film était lui-même l’adaptation d’un roman d’un maître de la SF de la deuxième moitié du XXe siècle : Philip K. Dick qui a inspiré de nombreux autres films du cinéma de science-fiction : Total Recall, Paycheck, Minority Report… Autant dire que le film de Denis Villeneuve était attendu…

Le premier film se déroulait à Los Angeles, en 2019, dans une ville tentaculaire baignée d’une pluie quasi permanente. Au cœur d’une nuit tout autant post-apocalyptique – guerre, dérèglement climatique – qu’hyper industrielle, on suivait le blade runner Rick Deckard, un chasseur de prime dont la mission était de poursuivre et retirer – pour ne pas dire tuer – des êtres artificiels nommés réplicants, semblables aux humains mais issus de la biologie de synthèse. Alors que les réplicants sont la cheville ouvrière de la colonisation spatiale humaine, ils sont interdits de séjours sur Terre à la suite de révoltes sanglantes de ces produits du génie génétique contre leurs créateurs et propriétaires. Il est vrai que leur supériorité sur l’espèce humaine – rapidité, force, souplesse et autres capacités hors de la portée d’une humanité concentrée sur sa survie – en faisait des concurrents dérangeants, aversion renforcée par la difficulté de distinguer un réplicant d’un être humain…

Le film de 1982 laissait le blade runner, Deckard, mal en point mais restitué à son humanité par le sacrifice messianique du leader d’un groupe de réplicants, illégalement présents sur Terre, en quête d’identité, en quête de réponses, en quête de respect en qualité d’être vivant et non d’objets technologiques. À moins que ce sauvetage ne fasse passer Deckard du statut de chasseur à celui de proie : divers détails, disséminés intentionnellement ou non, tout au long du film, laissent à penser que le blade runner pourrait être lui aussi un réplicant à qui on aurait implanté des souvenirs humains, un raffinement technologique visant à stabiliser le produit… Bien que l’on retrouve Deckard dans le film de Villeneuve, ce dernier se garde bien d’apporter des réponses définitives aux questions laissées en suspens par son prédécesseur…

Comme son titre ne l’indique pas, Blade Runner 2049 se déroule 30 ans après le premier dans un monde qui, entre temps, a bien changé. Si le Blade Runner de 1982 était une fable dystopique qui incitait le spectateur à une réflexion sur des sujets qui étaient encore de l’ordre de la recherche ou des prémices d’éventualités dans les domaines du génie génétique, de la conquête spatiale, concernant les conséquences climatiques des activités humaines… le film de 2017, lui, est passé à un tout autre statut : celui d’illustration prospectiviste.

La loi de Murphy, appelée à tort celle de l’emmerdement maximum, dit en substance que s’il existe une éventualité que les choses se déroulent mal, il y a de fortes chances qu’effectivement les choses se déroulent mal. Blade Runner 2049 est une figuration de cet énoncé. En effet le monde qui est décrit dans le film pourrait bien être plus que probable si l’humanité continue sur sa lancée, en gardant les mêmes modes de vie, les mêmes habitudes de consommation, le même rapport carnassier à l’égard de son environnement. En partant du présent, à l’allure où l’humanité va et dans la direction vers laquelle elle se dirige, en fonction des actes qu’elle pose, Blade Runner ressemble fort à un point d’arrivée probable…

Ainsi, en 2049, l’humanité semble fragilisée : point de surpopulation consumériste mais plutôt des îlots d’humanité qui survivent tant bien que mal dans une pauvreté endémique… et la nuit omniprésente dans le film de 1982 a fait place à un jour pâle, sous un ciel présentant toutes les nuances de gris, dans une atmosphère épaisse qui n’est pas sans rappeler les images de pics de pollutions de notre monde contemporain. On peut se souvenir de cette séquence diffusées, au cours de l’été 2017, sur les réseaux sociaux, qui montrait, en Chine, la pollution avancer au milieu des gratte-ciels comme une inexorable marée vaporeuse… une image réelle qui aurait parfaitement trouvé sa place dans le film de Denis Villeneuve. On peut noter, d’ailleurs, que Blade Runner 2049 ne tranche pas sur les raisons de cet environnement très dégradé, bien qu’un Las Vegas radioactif laisse supposer un enchaînement d’événements dévastateurs pas seulement d’ordre climatique !

Le monde de Blade Runner 2049 présente un autre point commun avec notre présent : c’est son incapacité à gérer durablement ses déchets. Dans le Los Angeles de 2049, la ville a converti la région de San Diego en une vaste décharge à ciel ouvert, dans laquelle survit une autre humanité de parias. Les images du film ne sont pas sans rappeler celle de nos propres décharges, incapables que nous sommes, que nos institutions sont à mettre en place des circuits de tris, de retraitements, de recyclage efficaces et durables pour nos déchets. Ces images nous rappellent aussi celles, dans notre actualité, des bidonvilles qui se développent à la périphérie des mégapoles qui fleurissent tout autour de la planète.

Autre illustration de l’incapacité de l’humanité à modifier la trajectoire de son développement sont les évolutions des moyens de transport. Ainsi, dans le demain de Blade Runner, si les voitures ne semblent pas embarquer d’intelligences artificielles, en tout cas, elles volent ! Et ces voitures volantes sont de la marque Peugeot. Alors, Cocorico ? C’est pas sûr…

Voilà quelques années, la marque Audi s’était faite remarquer par une forte présence dans de nombreux films de science-fiction dont  Minority Report ou bien encore I, Robot. La voiture individuelle était présentée comme un objet plus ou moins de luxe, en tout cas, comme un véhicule s’insérant dans un schéma qui se voulait durable avec le déploiement d’une mobilité à base d’électricité et de collaboration pour la gestion des flux… le contexte de ces films présentait la marque Audi, somme toute, à son avantage. Dans Blade Runner 2049, comme dans le premier Blade Runner, la voiture volante est plutôt le symbole d’une société de la consommation exacerbée qui n’a pas su réformer ses modes de vie. Malgré un environnement dégradé, on continue à se déplacer avec les véhicules qui ont sûrement le plus mauvais ratio service rendu sur consommation énergétique. On touche au paroxysme du cynisme quand on constate que même les camions poubelles sont des machines volantes. Elles viennent ainsi déverser des monceaux de déchets dans des champs, des océans d’ordures… et tout cela dans le contexte d’une planète qui se meurt et d’une humanité qui continue son développement plus en mode survie que celui de l’épanouissement… à moins que, sans qu’on en soit averti, tout fonctionne avec l’équivalent de l’Unobtainium d’Avatar, ce minerais censé annuler les effets de la gravité. Rappelons tout de même que James Cameron indique bien au spectateur que la ressource qui est à la base de l’intrigue de son film est une supercherie : le mot unobtainium signifie « élément qui ne peut être obtenu » ! Un-obtain-ium : le privatif « un » plus le mot anglais « obtain » pour le verbe obtenir et le suffixe « -ium » pour donner un vernis scientifique à l’ensemble, bien qu’on serait incapable de placer cet élément dans le tableau périodique…

Alors, était-il pertinent que la marque Peugeot s’affiche comme elle le fait dans le film de Denis Villeneuve ? Il est légitime de poser cette question quand la présence de la marque n’est pas valorisée par un environnement, un développement durable et d’autant plus quand on sait que de la plupart des marques présentent dans le premier film ont disparu. C’est le cas de la compagnie aérienne Pan Am, la société de telecom Bell, ou bien encore les ordinateurs Atari. Cette dernière marque tentant un retour en grâce avec une présence remarquée dans le film de Denis Villeneuve.

Si Blade Runner 2049 représente l’échec de l’humanité dans ses tentatives actuelles d’infléchir sur son destin environnemental, un autre postulat du film est, quant à lui, un risque encore hypothétique mais qui pose de vraies questions. Dans le film, l’humanité, les sociétés, les organisations, les entreprises se trouvent toutes amputées d’une partie de leurs mémoires suite à ce qui est appelé le Black Out. Peu de détails sont donnés sur cet événement. Il n’y a qu’une certitude, suite au Black Out, la majeur partie des données informatiques stockées ont été perdues, effacées, détruites. Situation catastrophique pour les établissements bancaires, ou avantageuse pour les plus endettés de leurs clients, amnésie technologique synonyme de retour en grâce du papier, du livre, de l’analogique…

Situer l’histoire après la catastrophe d’un Black Out informatique c’est faire le constat de la fragilité des sociétés humaines qui s’engagent, dans la réalité, vers une dématérialisation toujours plus avancée de ses fonctionnements sans trop s’interroger sur les risques liés à cette digitalisation de tous les actes du quotidien, sans trop s’interroger sur les conséquences d’un dysfonctionnement du système « tout numérique », dysfonctionnement qui reste toujours dans l’ordre du possible qu’il soit d’origine volontaire – hacking – ou systémique, car l’informatique, il est bon de se le rappeler, n’a rien d’une science exacte…

On a quelques idées des risques liés à une dématérialisation excessive : avec l’apparition et la généralisation de la photo numérique, certains sociologues regrettent le carton de photos que l’on se transmettait de génération en génération… en effet, entre la fin de la photo argentique et avant que les systèmes de sauvegardes dans le Cloud, proposés par les GAFA, ne se généralisent, bien des clichés, nombre de moments sont définitivement perdus autant pour les familles que comme fonds d’étude pour la sociologie… de même, dans les domaines du nucléaire, on s’interroge dès aujourd’hui sur les moyens non numériques de conserver sur de longues périodes des informations aussi essentielles que celles concernant les stockages des déchets radioactifs issus de l’industrie de la fission nucléaire et que nos sociétés modernes peinent à mettre en place… Alors, faut-il réinventer l’imprimerie pour produire un livre pérenne, en siècles, en millénaire, peu importe les conditions de stockage ? Cependant, au quotidien, les états pas plus que les entreprises ne semblent faire grand cas de ce genre d’interrogations…

Après avoir évoqué un environnement – dévasté , une mobilité – pas vraiment durable, une société – divisée entre riches, pauvres, exclus et sous-humanité artificielle, sans parler du ciment fragilisé de nos sociétés modernes et communicantes ; l’informatique, quelle vie affective aura l’individu dans cette avenir franchement dystopique (à l’opposé de l’utopie) ? Autour de ce domaine de l’ordre de la vie privée, on suit deux amours, l’un et l’autre lié aux réplicants. La première de ces histoires d’amour concerne Rick Deckard, toujours interprété par un Harrison Ford au mieux de sa forme de septuagénaire et la réplicante Rachel. Cet amour date du premier film Blade Runner, 30 ans auparavant. Mais, Rachel est morte il y a 28 ans. Et, les conséquences de cette idylle ancienne, au cœur de l’intrigue du film, ne sera pas sans impacts sur les revendications que portent les réplicants pour faire reconnaître leurs droits humains… à moins qu’il ne faille dire : sur-humains ?

L’autre liaison sentimentale du film lie l’agent K, le blade runner de 2049 et réplicant, à Joi, une intelligence artificielle de compagnie. Cette IA, sans corps matériel, est vendue grâce à la plastique superbe de l’actrice Ana de Armas, étalée sur de multiples écrans publicitaires géants, disséminés aux quatre coins de la ville, avec un argumentaire publicitaire des plus directe : Joi vous dira ce qui vous plaira, fera ce que vous attendez d’elle, et quand vous le souhaitez ! Joi ressemble surtout à un système de gestion de la centrale domotique du domicile où elle est implantée… augmentée d’une capacité conversationnelle très affective et surtout sans le moindre esprit de contradiction ! Cette IA n’est pas sans rappeler le personnage virtuel du film Her, de Spike Jonze. À la base, simple système d’exploitation de l’ordinateur personnel du héros, cet OS se mue au cours du film en une véritable compagne, enrichissant et adaptant son attitude en fonction du comportement de son propriétaire humain jusqu’à développer une personnalité propre et… autonome.

Dans Blade Runner 2049, on ne sait rien de la naissance de l’idylle entre K et Joi. On la découvre « épouse » aimante, dévouée et immatérielle, attendant bien sagement, chaque soir, le retour de son héros, au domicile : elle est, en effet, incapable de prendre corps hors de l’appartement, dépendant d’un bras de projection holographique qui ne couvre que la surface de l’appartement. Il faudra attendre que K acquiert un dispositif particulier pour que Joi puisse le suivre dans ses pérégrinations quotidiennes : l’IA s’embarque, se déplace dans un petit boîtier, la libérant ainsi de la contrainte géographique. Le fait que Joi ne puisse pas prendre corps dans une unité robotique anthropomorphe est sûrement une des conséquence du Black Out : la société de Blade Runner 2049 peut avoir choisi de limiter les risques de dysfonctionnements informatiques en n’autorisant que des IA biologiques, les replicants, systèmes qui pourrait s’avérer plus difficilement à hacker.

K, le Blade Runner héros du film, est un réplicant de dernière génération, censé être moins autonome, moins instable que ses prédécesseurs, les séries Nexus. On ne connaît pas le numéro de série de K. On apprend juste que, si les Nexus du premier film Blade Runner était de la série 6, ce sont les réplicants de la série 8, encore plus autonomes et à la longévité augmentée, qui précipitèrent la compagnie Tyrell vers la faillite et le monde dans le chaos. Mais trop d’autonomie tue l’autonomie… et le slogan de la Tyrell, “Plus humain que l’humain”, aura fini par lui nuire : désormais les réplicants sont bridés pour ne plus représenter de danger pour l’humanité ! Ce qui n’empêchera pas K et Joi, forts de leur amour de prendre part, à leur manière à la lutte des réplicants pour obtenir la reconnaissance de leurs droits.

Alors, l’amour de Joy pour K est-il feint ? N’est-ce que la réponse adaptée d’un système expert comportementaliste qui maintient K dans une douce illusion, qui lui permet d’accepter son état de sous-humain ? Et les sentiments de K sont-ils réels ? Cet être vivant, issu de la biologie de synthèse et qui pourtant partage avec le reste de l’humanité une bonne partie de son patrimoine génétique, bien que raffiné, amélioré, augmenté par l’ingénierie humaine, sans en faire partie, n’ayant que le droit d’être retiré, d’une balle dans la tête, en cas de dysfonctionnement, peut-il finalement embrasser la cause des séries Nexus qui le précèdent, moins bridées ?

Car, finalement, qu’est-ce qui fait l’humanité ? Son patrimoine génétique ? Son QI ? L’handicapé mental, humain diminué accidentellement, bridé naturellement, pourrait-il être un jour voir son humanité remise en cause ? Qu’est-ce qui fait l’humanité ? La procréation entre humains ?

Toutes ses questions méritent d’être posées, dès aujourd’hui, car un jour, le quotidien de Blade Runner pourrait bien devenir réalité… pas tant dans la projection environnementale — on peut légitimement espérer que les efforts des nations, des entreprises et de toutes les composantes de la société humaine vers un développement durable au profit des générations à venir finiront par porter quelques fruits — mais, bien à propos des interrogations sur les futurs rapports entre les humains et leurs prochains produits propulsés vers des formes les plus étonnantes ! A moins que ce ne soient les humains, agneaux sacrifiés sur l’autel de la technologie, qui finissent par rêver de moutons analogiques…

 


 

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