Ce que « BLADE RUNNER » nous dit sur demain

Olivier Parent 1
Ce que « BLADE RUNNER » nous dit sur demain

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Deux ou trois choses que “Blade Runner” de Ridley Scott aurait à nous dire sur demain… ou “dis-moi quel film tu regardes et je te dirai quel avenir tu te prépares” pourrait tout aussi bien dire le prospectiviste !

 


Réalisation : Ridley Scott
Scénario : Hampton Fancher et David Webb Peoples, d’après le roman de Philip K. Dick.
Distribution : Harrison Ford, Rutger Hauer, Sean Young, M. Emmet Walsh, Edward James Olmos, Daryl Hannah
Année : 1982
Durée : de 111 à 117 minutes selon les versions


 

Analyser le film Blade Runner de Ridley Scott au travers des filtres de la prospective permet avant tout de faire un exercice de rétro-futurisme, c’est à dire que le film nous invite à regarder comment une époque donnée a anticipé, fantasmé, son avenir, avenir devenu entre temps notre propre présent. En effet, le film date de 1982 et l’action se passe à Los Angeles en 2019. Cependant, bien qu’il aurait été symboliquement fort d’écrire cette analyse en 2019, et même de l’écrire à Los Angeles, l’arrivée, en octobre, de la suite de Blade Runner impose dès aujourd’hui cette chronique, malgré qu’elle soit prématurée de près de 18 mois !!!

Au visionnage, le présent du film de 1982 est un monde en rupture totale avec son environnement : en premier lieu, le climat de Los Angeles en 2019 semble affreusement détérioré au point que l’histoire semble se dérouler dans une nuit industrielle quasi permanente, nuit baignée d’une pluie plus ou moins incessante. De plus, le monde de Blade Runner semble avoir définitivement perdu la bataille de la protection de la biodiversité : les animaux ne sont présents dans le film que sous la forme d’organismes biologiques artificiels conçus par voie de génie génétique.

Ces constats posés, on peut les comparer avec ce qui est la réalité, dans notre monde, en 2017 : pas de nuit post-apocalyptique, pas plus de disparition totales de la biodiversité – quoique, d’après les dernières nouvelles, on pourrait s’interroger sur ce fait – et pas d’animaux artificiels, que l’on parle de reptiles ou de mammifères, en vente libre. Alors, Blade Runner est-il un échec de la Science-Fiction ?

Afin de répondre à cette question, on peut commencer par évacuer la problématique de la date : les romans d’anticipation ne cherchent pas à jouer à Madame Irma avec sa boule de cristal. Point de prédictions présentées comme certaines. Blade Runner, et l’anticipation en général, est un conte, une allégorie qui permet au spectateur de saisir la complexité de la modernité et ce, bien avant que les Transhumanistes ne s’emparent de ces thèmes et n’imposent leur vocabulaire et leurs codes dans ces domaines.

En effet, dès 1966, date de l’écriture de ”Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques“, Philip K. Dick, l’auteur de ce roman qui a servi de base au film, rassemble en un seul texte bien des interrogations qui sont au cœur de notre propre présent : les activités des hommes détruira-t-elle le climat (dans le film, l’industrie lourde et ses effluents sont très présents) ? Le film répond : oui. La biodiversité survivra-t-elle à ces bouleversements ? Le film répond : non. Quelles solutions l’humanité peut-elle mettre en œuvre pour contenir les effets constatés de ces bouleversements climatiques aussi bien que biologiques ? Une des réponses proposées par le film est à la fois scientifique et économique. Cette réponse se nomme biologie de synthèse, une technologie capable de reproduire les formes de vie naturelles, une industrie aux mains des corporations, un mode de production qui a été appliquée à toutes les formes de vie, l’humain inclus. Dans le film, les humanoïdes artificiels créés par voie de biologie de synthèse sont dénommés « Replicants ». D’ailleurs, le film nous mène accidentellement à la rencontre de deux des architectes de ces formes de vie artificielles des plus complexes : l’un, Hannibal Chew, conçoit les yeux des replicants, l’autre, J.F Sebastien, généticien, en a une approche plus générale.

Et c’est sur ce point, celui de l’humain artificiel, que le film rejoint certaines de nos interrogations contemporaines issues de la présence toujours plus fortes et les performances en croissance permanente des intelligences artificielles, thèmes parmi ceux que les Transhumanistes se sont appropriés. En effet, ceux-ci appellent ouvertement de leurs vœux l’avènement de la Singularité, ce moment de l’Histoire où une intelligence artificielle dira symboliquement le « Cogito ergo sum » de Descartes. Et, toujours selon les Transhumanistes, la Singularité émergera a priori du « substrat » silicone, c’est à dire de l’informatique.

Blade Runner propose une toute autre option, celle de l’émergence de la Singularité d’un organisme biologique artificielle issue de ce que l’on nomme, dès aujourd’hui, la biologie de synthèse, cette technologie en devenir qui cherche à produire des formes de vies dont le code génétique serait écrit à 100% par les humains. Plus de place aux aléas de l’Évolution : à terme, ces créatures artificielles vivantes auront, grâce à la biologie de synthèse, un génome maîtrisé afin de leurs donner les attributs adéquats selon la ou les fonctions souhaitées. Dans le cas des replicants, leur propriétaire les propose avec les options “objet sexuel”, “travailleur de force” ou bien encore et parmi sûrement plein d’autres options “combattant de l’extrême”. Corollaire important à prendre en compte au moment de l’arrivée à maturité de cette technologie : ces formes de vie artificielles appartiennent — en laboratoire, on en est à la bactérie : cf. l’analyse du film Morgane — et appartiendront à des entreprises privées. En effet, le code génétique de ces formes de vie complexes, génome écrit par des mains humaines, comme celui des plus simples formes de vie artificielles, seront brevetées parce qu’issu de l’ingénierie humaine.

Ainsi dans Blade Runner, la Singularité biologique a un visage et une voix. Celui et celle du personnage joué par Rugter Hauer : Roy Batty. Condamné, comme ses congénères, à une mort prématurée et programmée, Roy Batty ainsi que les autres répliquants poursuivis par Rick Deckard, le chasseur de prime lancé à leur trousse, joué par Harrison Ford. Tout au long du film et plus particulièrement au cours de la scène finale, Roy Batty pose à l’humanité, représentée par le Blade Runner Harrison Ford, la question de la nature et de l’identité des replicants, et, par voie de conséquence, du statut social de ces êtres conçus artificiellement qui cependant disent “je” et dépassent en tout l’humanité, grâce à l’ingénierie génétique.

“J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons fabuleux, des rayons C, briller dans l’ombre de la porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l’oubli comme les larmes dans la pluie…” dit Roy Batty quelques instants avant de s’effondrer sur lui-même, victime de la mort programmée implantée en lui par son concepteur alors même qu’il vient de sauver la vie de celui qui le poursuivait impitoyablement pour le “retirer”. C’est le terme utilisé dans le film pour parler de la destruction de ces êtres artificiels comme l’on évoque le retrait du service d’un objet défectueux. Dans le film, avant de croiser la route de Roy Batty, Rick Deckard aura retiré trois autres replicants.

Ce qui condamne à mort les répliquants de Blade Runner, ce qui les condamne à être retiré si ils foulent le sol de la planète Terre ou à être plus couramment frappé d’une obsolescence programmée arrivés à la fin de leur temps de service, est l’évidente concurrence entre les humains et les répliquants, concurrence inacceptable et insupportable pour le monde de Blade Runner. Concurrence cependant ouvertement évoquée car inévitable selon les Transhumanistes. Cet avenir qu’ils disent inéluctable leur fait également dire que les humains “naturels” seront condamnés à s’améliorer — au moyen de prothèses biomécaniques, de modifications génétiques ou au moyen de toutes autres technologies encore à venir — si ces mêmes humains veulent garder leur place dans la société de demain.

Alors, à l’occasion des 35 ans de la sortie en salle de Blade Runner et en attendant la sortie de la suite de ce film qui, au long des décennies, a trouvé une place de choix dans le Panthéon des films de SF, on peut se poser quelques questions auxquelles nos sociétés devront un jour apporter objectivement des réponses : une entreprise peut-elle posséder une forme de vie par l’intermédiaire de son code génétique ? Problématique déjà d’actualité quand des plantes à usage traditionnel ont vu leur génome breveté pour tout ou parti par des entreprises qui ainsi ont tentés de tirer des revenus auprès entre autres des peuples qui avaient un usage millénaire de la dite plante.

Autre question : quelle garantie aura l’humanité que le “je” prononcé par un système artificiel sera bien celui d’une conscience autonome et non l’imitation d’un système devenu singe expert de la conscience humaine par sa simple puissance brute. Pour mémoire, AlphaGo qui a définitivement gagné contre l’humanité au jeu de GO consommait, en termes uniquement énergétiques, 50 000 fois plus que le cerveau de son opposant biologique issu de l’Évolution.

Mais, alors, quel statut donner à une intelligence artificielle qui passera tous les tests d’intelligence imaginés – comme le test de Turing – ou ceux qui sont encore à concevoir ? Et, doit-on distinguer le cas d’une IA consciente et autonome sur base informatique de celle émergée d’une base biologique ?

Enfin, dans le cas avéré de l’émergence d’une IA consciente et autonome, le « cogito ergo sum » est-il compatible avec le fait d’appartenir à une entreprise, par le biais de son génome ou de ses pas de programme, son génome digital ?

À moins que, finalement, l’humanité, challengée en permanence dans son essence par ses propres innovations issues des technologies de l’intelligence artificielle, cette humanité qui aujourd’hui ne sait plus se définir elle-même ne finisse pas par retrouver un sens à sa propre nature comme Deckard est restitué, révélé à son humanité dans l’ultime geste du guerrier mourant, Roy Batty. Batty sauve Deckard d’une mort certaine en l’arrachant, d’une main d’acier, au vide avant de s’éteindre, calmement, victime consentante de sa nature intime, de sa programmation génétique.

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