L’autorité sans visage | Alexandre Rispal | Les Mardis du Luxembourg #01

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L’autorité sans visage | Alexandre Rispal | Les Mardis du Luxembourg #01

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Initié par François Laurent, co-président de l’ADETEM, le think tank Les Mardis du Luxembourg regroupe des professionnels de plusieurs secteurs, passionnés par leurs domaines respectifs : avocats, philosophes, prospectivistes, mythanalystes, experts du marketing et de la communication, artistes…
Dans la plus grande liberté de débat et de désaccord, ils se sont donnés pour tâche l’analyse de la société sous toutes ses formes en croisant les angles de lecture.
Après la notion de disruption (Rupture, vous avez disrupture ? Éditions Kawa, 2015) et la vie privée à l’heure de l’hyper connexion (Chroniques de l’intimité connectée, Editions Kawa, 2016), l’autorité est l’objet des récentes réflexions des Mardis du Luxembourg…

Les discussions animées lors des Mardis du Luxembourg ont une particularité : au fil des heures qui passent, des débats qui s’enflamment, elles finissent toujours par viser juste. Par viser juste, j’entends : cerner les sujets d’importance qui concernent l’avenir de la société (et des femmes et des hommes la composant). Bref, ce qui constitue notre futur est la préoccupation qui se dégage depuis plusieurs années de nos réflexions. Dans la plus grande liberté de ton, ce qui n’est pas désagréable.
Le sujet sur l’autorité s’est imposé au détour d’échanges…sur l’absence d’autorité. Ou plutôt sur la décentralisation de l’autorité permise par les nouvelles technologies, notamment la blockchain, dessaisissant (potentiellement) les institutions traditionnelles de leurs prérogatives au bénéfice de nouvelles communautés.
Ce texte au départ devait prendre la forme d’une réflexion sur  les impacts supposés de la blockchain. La lecture d’une abondante littérature sur le sujet s’est avérée décevante. Les raisonnements étaient rigoureux mais les conclusions, abondant systématiquement dans le sens d’une révolution imminente, me semblaient relever de l’incantation et d’un certain simplisme intellectuel. Sans critiquer la production littéraire sur le sujet, l’approche était trop limitative à mon sens. Les réflexions ci-après ne seront donc pas centrées uniquement sur la blockchain.
Traiter le sujet sous un angle plus philosophique, sociologique, politique, en faisant appel à Machiavel, La Boétie, Pascal, Arendt, Weber présentait un avantage réel. En effet, la nature de l’autorité, ses relations ambiguës avec le pouvoir, tout en ne s’y confondant pas entièrement, mérite une attention particulière et il serait malaisé de balayer d’un revers de main le travail accompli pour aborder cette notion. Pour autant, cette approche ne me satisfaisait toujours pas.
Me reportant au calendrier électoral, une analyse des postures des candidats offrait un potentiel réel pour traiter du sujet. J’écartais cette piste assez rapidement pourtant : elle était traitée abondamment dans de nombreux ouvrages et articles de presse.
Restait une approche des relations d’autorité dans le monde de l’entreprise, les rapports entretenus  par les nouvelles générations avec la hiérarchie. Utile, mais pas très original non plus, vous en conviendrez.
L’histoire aurait donc pu s’arrêter là.
Et puis, après réflexion, j’ai décidé d’écrire un texte sur l’autorité qui aurait pour objectif de n’obéir à aucune règle, aucune structure. Un texte de désobéissance donc.
Et quoi de mieux qu’une auto-interview (d’un représentant de la génération Y, cela donne en plus une accroche marketing pour valoriser ce papier) pour traiter de l’autorité et en donner une vue parfaitement subjective ?
Je sais qu’en utilisant ce procédé je cours le risque de partialité, peut-être même de plagiat de la part d’illustres personnalités (Thierry Ardisson, Frédéric Beigbeder).
Il est donc essentiel de trouver un lieu adéquat pour traiter du sujet de l’autorité et un axe différenciant au traitement de cette notion.
Je m’installe donc logiquement au Old Thameside Inn, un pub anglais traditionnel à proximité du London Bridge. L’endroit est animé, vivant, parfait pour traiter d’un sujet sérieux dans une atmosphère détendue.
Je m’installe seul sur une table à l’écart de la foule, mon ordinateur devant moi, une pinte de bière à côté.

 

— Pour commencer, comment définirais-tu l’autorité ?

— Excellente question, vraiment !

— Merci, ce n’est rien, j’avais préparé une liste avant. Je n’ai aucun mérite.

— C’est un exercice étrange.

— C’est vrai.

— Alors, l’autorité, pourquoi aurais-tu des choses intéressantes à dire sur le sujet ?

— Difficile d’expliquer en quoi je suis plus légitime qu’un autre. J’ai étudié la mécanique du pouvoir, j’observe et pratique les rapports de force dans ma vie professionnelle ou dans ma petite expérience politique. Tout cela ne me donne pas un brevet  pour m’exprimer sur le sujet. C’est donc cette absence de légitimité a priori à m’exprimer sur l’autorité qui m’incite à le 

— On se contentera de cette explication pour les besoins de l’exercice.

— Attends, j’ai imprimé des documents sur Internet, ça va m’aider. Il semble que le terme soit emprunté au latin auctoritas, dérivé de auctor, qui provient du verbe augere et signifie celui qui accroit.

— Merci à Wikipedia et à la 4G (je tiens à dire que la démocratisation des forfaits « Internet mobile » est à proprement parler l’un plus grands progrès matérialiste au service d’activités intellectuelles).

— Oui, merci.

— Et à part ça ?

— J’ai été marqué durant mes études par la lecture d’Arendt, Weber, La Boétie.

— On vient de vivre un grand moment de name dropping, tu peux nous en dire plus ?

— Je n’arrive pas à me débarrasser de ce vilain défaut, désolé. En gros, Max Weber dans Le savant et le politique distingue plusieurs formes de domination : traditionnelle, charismatique, rationnelle-légale. Pour lui, autorité et domination sont des notions proches, les leviers de génération de l’autorité limités et nécessairement efficaces.  Hannah Arendt prend une approche différente dans le chapitre « Qu’est-ce que l’autorité ? » que l’on retrouve dans son ouvrage La Crise de la Culture. Pour elle, les trois piliers de notre société que sont la tradition, la religion et donc l’autorité (comprise comme instrument de légitimation de la fondation du pouvoir) se sont progressivement effondrés.

— Et ?

— L’autorité « officielle » dans nos sociétés dérive plus ou moins en France d’une approche dans la lignée de Weber. Pour autant, il y a une remise en cause forte de cette autorité, similaire à ce que décrivait Arendt. L’état de tension que nous connaissons est donc décrit et conceptualisé dans la relation Arendt/Weber. L’autorité se fragmente sous sa forme classique mais nos sociétés sont fondées sur cette forme classique de l’autorité, cela ne manque pas de poser quelques problèmes.

— Cette relation Arendt/Weber a été étalée dans Paris-Match ?

Très drôle.

— Et la Boétie ?

— Pour moi, il résume parfaitement le secret de l’autorité : la participation des dominés (on donne aux dominés quelques miettes de pouvoir pour qu’ils dominent d’autres personnes, la mécanique d’émiettement se reproduisant jusqu’au plus bas niveau de la société)  à la domination en organisant une mécanique implacable de servitude volontaire. Ce principe d’émiettement de l’autorité pour le rendre supportable est à mon sens une idée force sous-jacente à toute structure d’organisation humaine. Peu importe la forme de cet émiettement.

— Tu évolues dans le monde de l’entreprise, tu connais les grands groupes, les startups, quelle est ta vision de l’autorité dans le milieu professionnel ?

— J’hésite un peu.

— Tu hésites ?

— Sur quoi ?

— Sur l’échelle de langue de bois de ma réponse. On nous bassine à longueur de journée avec les nouvelles génération Y, Z, Millenials et la volonté d’aplanissement des hiérarchies.

— La fin de la verticalité ?

Oui, c’est ça comme tu dis. Plus de chef, tous égaux.

— Et ?

— Et on voit qu’au quotidien ça ne marche pas du tout comme ça dans pas mal d’endroits. Je passe sur les causes perdues (par exemple l’administration, royaume de la rigidité). Par contre lorsque l’on écoute les discours des grands groupes et que l’on regarde la réalité en face, on voit que le discours insiste sur le collaboratif mais que les grandes structures restent verticales, centralisées afin de conserver le pouvoir (dans la plupart des cas). Le cas des startups est intéressant. Les plus décentralisées sont rarement celles qui sur le moyen terme réussissent le mieux, et tôt ou tard, un effort de structuration-recentralisation s’avère nécessaire.

— Où réside l’autorité au final ?

— En réalité, les structures continuent de contrôler les hommes. Mais les managers traditionnels, agents de la servitude volontaire sont de plus en plus ringardisés. On parle d’ailleurs du mal-être de ces managers qui en ont un peu marre. Et l’autorité a tendance à basculer vers les leaders qui entraînent par l’exemple et les discours. D’ailleurs, ces leaders s’appuient dans le cas des startups sur le mythe de la fondation pour s’assurer du renforcement de leur position, au-delà d’une posture charismatique doublée souvent d’une réelle expertise technique.

— On revoit ici l’expression des notions classiques de l’autorité, les nouveaux modèles managériaux font donc du neuf avec de l’ancien ?

— Comme le dit le célèbre slogan politique « Tout se recycle, même les idées ».

— Et justement la politique dans tout ça ? Nous abordons une année d’élections, la manière dont l’autorité est traitée te semble-t-elle satisfaisante ?

— L’autorité est un des thèmes de campagne les plus utilisés du centre-gauche, en passant par le centre, la droite et l’extrême-droite. Dès que cela est possible, on veut rétablir des symboles de l’autorité : le bagne, la peine de mort, l’uniforme à l’école. On invoque de Gaulle, Clémenceau, Napoléon. Bref, nombre de candidats déplorent l’Etat centralisateur et veulent le combattre avec plus d’autorité, de centralisation, de violence légitime, de limitation du débat démocratique. Cela semble paradoxal, non ? Comme pas vraiment en phase avec les aspirations des sociétés post-matérialistes.

— L’autorité ne serait plus qu’un mot creux en politique ?

— Prenons l’exemple de l’état d’urgence. Trouvez-vous que vivre dans un état d’urgence permanent, banalisé, renforce l’autorité de l’Etat ? Croyez-vous que faire étalage de notre force militaire renforce l’autorité de l’Etat le 14 juillet lorsque le soir même, un camion peut écraser des hommes, des femmes, des enfants à Nice.

— C’est un simple constat, non ?

— Oui, peut-être. La réalité, c’est que l’autorité est déjà diffuse au travers de multiples échelons politiques : collectivités locales, administrations centrales, autorités administratives indépendantes, institutions nationales et européennes, organisations d’influence. Et la politique ne conserve plus dans une grande mesure que les symboles de l’autorité.

— Il n’y a donc plus d’autorité ?

— Les gens veulent une image simple, incarnée de l’autorité. Il me semble au contraire que nous sommes dans une situation complexe avec une multitude de formes pouvant prétendre détenir une parcelle d’autorité.

— Tu as parlé de la blockchain en introduction. Pour faire comme tout le monde ou s’agit-il vraiment d’un sujet en lien avec l’autorité ?

— Pour faire comme tout le monde évidemment.

— C’est vrai que c’est ringard de ne pas avoir rédigé de papier sur la blockchain.

— Oui, d’une traite et sans respirer voici ce à quoi nous assistons « faire le résumé du dernier rapport pour en faire un article qui deviendra lui même un post puis lui même un tweet sur la blockchain ».

— Ce n’est pas faux. Alors, en quoi la Blokchain rejoint-elle le sujet de l’autorité ?

— L’histoire de la blockchain débute réellement en 2008. La légende raconte qu’un individu, Satoshi Nakamoto (qui se cache derrière cette identité ? Personne ne le sait réellement) a donné naissance au Bitcoin. Le Bitcoin est une monnaie virtuelle, émise par un protocole informatique, ne transitant pas par une banque centrale et pouvant être échangée entre pairs. Les sous-jacents philosophiques de la blockchain proviennent à l’origine d’une volonté utopique et révolutionnaire. Curieux mélange d’ultralibéralisme libertarien et de philosophie du bien commun. La blockchain ne se limite donc pas au Bitcoin, elle est au centre de nombreuses réflexions pour :

  • les transformations d’institutions, par exemple les conseils locaux pourraient être amenés à disparaitre dans leurs formes actuelles. En effet, quelle place pour les conseils municipaux quand la gestion des décisions pour gérer une collectivité (organiser des cours à l’école, entretenir des parcs, des routes) peut-être décentralisée (et que les solidarités prennent une autre forme que l’impôt) ? Il en résulte une nouvelle forme de démocratie peer-to-peer avec des décisions d’allocations et d’investissements décentralisées ;
  • des transformations de professions qui peuvent voir leur quotidien changer. Quelques exemples illustrent cette tendance, par exemple le partenariat entre l’Estonie et Bitnation en 2015 afin de fournir des services notarisés sur la blockchain ou l’organisation d’un cadastre au Ghana avec l’aide de BitLand.

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme on peut le constater, la réflexion autour de la blokchain tourne autour du remplacement des institutions, de l’avènement du collaboratif, de l’autorité décentralisée. Si l’autorité n’est plus incarnée, cela ne signe pas pour autant sa disparition.

— La blockchain comme prolongement de la servitude volontaire ?

— C’est envisageable. Les idéaux d’origine de la blockchain sont largement dépassés (par exemple la mise en place des fermes de mineurs pour le Bitcoin, la création de consortiums pour soutenir des blockchains privées sont le contraire de la volonté de s’ériger contre des institutions capitalistes). Et c’est sans doute le lot commun des révolutions technologiques de voir leurs finalités initiales détournées (qui se souvient de l’idéal utopique de l’Internet ?). Les avancées autour de l’intelligence artificielle, les mouvements transhumanistes me semblent toutefois présenter un potentiel de nouvelle forme de mutation des sources d’autorité. Une autorité sans visage, décentralisée.

 

 

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