Une brève histoire d’amour #2 | François Laurent | Les Mardis du Luxembourg #05

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Une brève histoire d’amour #2 | François Laurent | Les Mardis du Luxembourg #05

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Initié par François Laurent, co-président de l’ADETEM, le think tank Les Mardis du Luxembourg regroupe des professionnels de plusieurs secteurs, passionnés par leurs domaines respectifs : avocats, philosophes, prospectivistes, mythanalystes, experts du marketing et de la communication, artistes…
Dans la plus grande liberté de débat et de désaccord, ils se sont donnés pour tâche l’analyse de la société sous toutes ses formes en croisant les angles de lecture.
Après la notion de disruption (Rupture, vous avez disrupture ? Éditions Kawa, 2015) et la vie privée à l’heure de l’hyper connexion (Chroniques de l’intimité connectée, Editions Kawa, 2016), l’autorité est l’objet des récentes réflexions des Mardis du Luxembourg…


Un épisode à oublier

Disons-le d’entrée, l’épisode suivant ne présente aucun réel intérêt : juste celui de la longue descente dans le conformisme – plus stupide, tu meurs !

Quelques mois auparavant, tu brandissais le poing dans les rues pour dénoncer dans un grand méli mélo la Guerre au Viet Nam, la société de consommation et les injustices sociales … et là, tu te retrouves à chercher du boulot pour mieux t’y intégrer, dans la grande société de consommation

Bien sûr, tu as gardé les vieilles affiches – « La chienlit, c’est lui » – et conservé intact le vieil idéal d’une autre société, plus juste ; et tu écoutes toujours en boucle Lennon pour imaginer « all the people living life in peace » ; et Country Joe interpelant Oncle Sam d’un remarquable « FUCK » – pour ceux qui ont oublié, réécoutez Woodstock !

Eh oui ! La fête est finie, le matin, tu enfiles ton costume … Mais le soir, tu refais encore le monde avec quelques copains autour d’une bière … oubliant un peu vite que le train de la révolution ne repassera pas : tu peux dépunaiser ton poster du Che.

Le rock est passé de mode, tu peux retirer les Who et Led Zeppelin de ta platine, désormais ce sont les Sex Pistols et Clash qui dominent la scène … punk : on vit avec SA révolution, ses artistes, ses symboles – et l’on évite consciencieusement de les remettre en cause. De SE remettre en cause.

On devient soi-même une – tout petite – autorité …

Le système universitaire français y contribue beaucoup puisque pour gravir les échelons, il faut publier … et que pour y parvenir plus vite, on cosigne avec les mandarins dont on accepte ipso facto les idées … plutôt que de les remettre en cause.

Pareil en entreprise où on ne vous demande pas d’exceller pour grimper dans la hiérarchie mais de manager – de cirer quelques chaussures et d’apprendre à ses collaborateurs à bien manier à leur tout la brosse à reluire.

Entre petites et grandes autorité, la société s’encroute dans le conformisme – et nous avec.

Stop !

Pierre Bellanger, le fondateur de Skyrock, me disait un jour que l’on se rebelle en écoutant une musique autre que celle qu’aiment ses parents … et on vieillit avec elle ; quand il s’est soudain aperçu que bien des adultes partageaient avec leur progéniture la même passion pour le Rock, il a décidé de changer radicalement la programmation de sa radio, privilégiant le Rap – une musique nettement moins consensuelle !

Dans les années 70 et 80, j’ai accompagné King Crimson, David Bowie, The Who, Paul McCartney et quelques autres – de CD en CD et de concerts en concerts … et raté Sex Pistols et The Clash, et bien d’autres !

J’avais depuis longtemps oublié mes cahiers de poésie – qui n’avaient de cahiers que le nom, juste quelques poignées de feuilles dactylographiées sur une vieille Olivetti … D’ailleurs un vieux prof de français nous avait expliqué que la poésie, c’est un truc de jeunes, voyez Rimbaud qui a écrit ses premiers poèmes à 15 ans et est ensuite parti en Abyssinie s’occuper de choses plus sérieuses, comme le trafic d’armes.

J’avais depuis longtemps oublié mes cahiers de poésie quand j’ai pu publier mon premier livre … un manuel de médiaplanning : je devenais presque une – minuscule – autorité !

Je vieillissais … confortablement !

Et puis un jour j’ai acheté des places, non pas pour le nième concert de Sir Paul McCartney, mais pour Pulp, Oasis …

Je n’avais pas envie de devenir si vite un vieux con.

Autour de moi, on ne parlait que de Nouvelle Economie ; de nouvelles autorités s’en venaient chasser les anciennes : AOL allait manger Time Warner, et Jeff Bezos se lançait à l’assaut de la « vieille » distribution, et des startups plus audacieuses les unes que les autres se lançaient à l’assaut de la planète : Boo.com, Lycos, FreeInternet.com – à ne pas confondre avec Free : FreeInternet.com a réalisé la prouesse de perdre 19 millions $ en 1999 pour un chiffre d’affaires inférieur à 1 million !

David Brooks résumait bien la situation dans Bobos in Paradise : les nouveaux maîtres du monde – souvenez-vous de J6M : « Jean-Marie Messier, Moi-Même, Maître du Monde », comme aimaient le nommer les Guignols de l’Info – non seulement jetaient aux orties la « vieille » économie, mais également la culture, la pensée qui allaient avec … une sorte de « Grand Soir » libéral.

Manque de bol, fin mars 2000, le Nasdaq dévisse vertigineusement, mettant un terme à ce qu’on nommera pudiquement la « Bulle Internet » : toute une économie fondée sur des espoirs d’espoirs de gains potentiels …

Bref, un bon gros mensonge, une gigantesque Fake News !

Maintenant que l’économie – vieille et nouvelle – et les autorités du business – vieilles et nouvelles – perdaient considérablement de leur superbe, on aillait pouvoir compter les points pour savoir qui avait forgé les plus beaux bobards … et les revanchards fourbissaient leur armes : Time Warner s’apprêtait à gommer AOL de son frontispice.

Mais je m’en foutais un peu – et même beaucoup : j’avais l’impression de retrouver mes racines en écoutant The White Stripes : chacun son truc !

Interlude

Pas trop envie de travailler, je surfe de site en site pour tomber sur un article de L’Obs parlant du déchet du recyclage des déchets plastiques : vertueux, le recyclage des déchets plastiques !

Sauf qu’ici, on nous explique que malgré tout la grande majorité des plastiques finiront en nanoparticules, susceptibles de « s’accumuler dans nos organes, tels que le foie, et d’en perturber à long terme le fonctionnement » : bref, comme le processus prend entre 100 et 200 ans, nous voici assis sur une véritable bombe à retardement qui commencera à exploser à la fin de ce siècle.

Ce qui me conduit à m’interroger sur le transhumanisme : quand son chantre français, Laurent Alexandre, déclare que « L’homme qui vivra mille ans est déjà né », il espère que les progrès scientifiques permettront de « réparer des ans l’irréparable outrage » – et même un peu plus : mais quid des dégâts humains ?

Revenons-en à notre éminent scientifique, que je ne connaissais pas et dont j’ai déjà oublié le nom … mais qui est quand même « directrice de recherche, professeure, sciences de l’aliment et de l’emballage » … une autorité en son domaine, donc !

Les médias – je ne parle pas des médias sociaux – nous bombardent de tribunes et autres avis d’experts éclairés qui s’en viennent expliquer aux pauvres citoyens que nous sommes que rien ne marche comme nous le croyons et que heureusement eux ont, sinon la solution, du moins l’explication …

Comme on dit sur Arte : « Tu mourras moins bête … mais tu mourras quand même », ce qui ne peut que nous réjouir.

Viendra inéluctablement quelqu’un pour expliquer à notre professeure – précédemment citée – es sciences de l’aliment et de l’emballage qu’elle a oublié tel ou tel paramètre et que in fine nous ne mourrons pas par la faute de ses nanoparticules, mais – vision dystopique – de celle de telle ou telle radiation ou – version optimiste – que tel ou tel truc viendra corriger le tir et que … nous mourrons de vieillesse … mais nous mourrons quand même.

Quoi qu’il en soit, nous voici pilonnés d’informations, sans doute « vraies » pour la plupart – même si je dois mettre cet adjectif entre guillemets – et très certainement complètement fausses pour un nombre non négligeable : la quête d’une certaine – et toute petite – autorité conduit nécessairement à une gigantesque création de contenus …

… et de fake news : je ne sais toujours pas s’il existe de réelles autorités, mais le mécanisme qui permet leur émergence est aussi celui de la création de la désinformation.

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