Court divertissement prospectif anticipant la société hypermoderne de la fin du 21ème siècle suite à la lecture de l‘essai de Sylvie Dallet Chamanisme & Sorcellerie, destins croisés, paru chez L’Harmattan en 2024.

2074 donc. La clairière n’est plus bien loin. Il faut traverser trois écrans de brume électromagnétique. Juste derrière ces nappes de pollution numérique chargées d’une énergie vibrante. Il faut dire que plus personne ne distingue vraiment ce qui relève du réel, du virtuel ou de l’autre côté. La grande agora  (l’espace sauvage, la savane cyborg) des croyances contemporaines s’est transformée en conférence métaphysique permanente  (exposition universelle, grand marché cosmique, brocante des civilisations) : on y croise des astrologies bricolées à partir de données climatiques, des dieux grecs en réalité augmentée, des prêtresses minoennes ressuscitées via deep learning, et les fantômes celtes qui ont trouvé refuge dans les forêts de datacenters abandonnées. Ces multivers familiers et accessibles – 24/24 , 7/7 –  sont désormais parcouru par des pratiques mi-psychiques, mi-technologiques, où le soin, l’art et la perception secrète se confondent dans un même cocktail sensoriel. Les scientifiques tentent encore d’expliquer un peu, mais leur langage n’a plus l’autorité qu’il possédait autrefois : la rationalité s’est effritée comme un vieux vernis sur un meuble trop poli.

N’empêche : la foret est dense, vibrante, et les rayons d’un soleil en lames de couteaux lacèrent les sous-bois. La forêt ? Sylvie ? Ce prénom qui fait les délices de l’anthroponymie? Les Arts Foreztiers  ? Ce festival désormais mythique qu’elle a créé au début du siècle et qui fait l’objet d’un culte universel ? 

Ça y est. J’ai atteint la clairière de la Bruja-Nahual.  Je sais à quoi m’attendre. La Bruja-Nahual, la sorcière mésoaméricaine, y fait souvent étape. La toponymie lui rend hommage. Sylvie Dallet avait annoncé cette épiphanie. C’est de bonne guerre. Les sorcières-chamanes sont devenus les intercesseurs officiels entre les vivants biologiques, les vivants synthétiques et les vivants numériques. On dit que leurs alliés ne sont plus seulement des loups, des renards ou des chevaux enchantés, mais aussi des IA errantes, des avatars déviants, des créatures issues de bugs poétiques. Les sorcières – elles sont là, bien sûr, en majesté. Elles sourient depuis leurs chaire-drones en suspension à hauteur de femmes. Il y a belle lurette qu’elles sont passées du statut de symbole à celui de force politique et sociale. L’écoféminisme n’est plus une marge utopiste. C’est l’ossature idéologique des territoires autonomes où se réorganise la vie. Cette clairière est le centre névralgique du monde que Sylvie Dallet a rêvé.  Elle l’avait invité,  la bruja, et elle est venue de l’autre côté de l’océan apporter ses plantes et ses rêves pour maintenir l’ordre des espaces sacrés. 

Au-delà de la clairière, il y a les cités-bioluminescentes issues des ruines urbaines, où les sorcières forment des assemblées hybrides : un mélange de guérisseuses, d’ingénieures, de programmatrices et de conteuses, redonnant forme à un esprit du monde que la modernité avait étranglé.

Sylvie a ouvert les portes de la forêt. L’osmose a triomphé. Entre ruraux et citadins l’hybridation est en marche. La fracture entre le monde analogique et le monde numérique est résorbé. Dans la clairière les enseignements de la bruja permettent à chacun de découvrir sa contrepartie animale et d’y puiser sa force vitale.

La vieille phrase de Spinoza — « Deus sive natura » — est désormais partout, taguée sur les murs, inscrite dans les programmes scolaires, transformée en mantra quantique. Elle a gagné parce que les humains, saturés de technostructures, ont fini par reconnaître que la nature n’était pas l’arrière-plan mais le système d’exploitation. L’animisme n’a jamais autant parlé aux urbains que depuis que les villes sont redevenues des forêts accidentelles : arbres mutants poussant à travers les immeubles, mousses connectées animées par l’IA, oiseaux transmettant des données météos en chantant. La collaboration entre les espèces n’est plus une curiosité philosophique, elle est devenue la règle fondamentale de la gouvernance : pour décider, il faut écouter le sol, sonder les flux de pollens, décoder les signaux animaux. On ne vote plus, on s’accorde. Les alliances ne se décrètent pas, elles se perçoivent.

Sylvie Brodziak, (une autre Sylvie ?) dans un super article paru dans Babel Littératures plurielles, écrit ceci sur Sylvie Dallet :  l’artiste chercheure qui illustre sa réflexion par ses tableaux est incontestablement une de ces sorcières. Son passionnant ouvrage, à la croisée du savoir scientifique et de la pratique artistique, nous invite à buissonner, à entrer en robinsonnade pour nous consoler et agir sur le monde. 

J’ai buissonné dans la fin de ce siècle. Les pratiques chamaniques ont muté depuis longtemps. Le tambour ne suffit plus : il est remplacé par des amplificateurs émotionnels, des casques sensoriels qui ouvrent la porte des métamondes. La transe est devenue une technologie douce, une manière de naviguer dans les couches vibratoires de l’existence. Lors des cérémonies d’alignement, les participants se métamorphosent en animaux numériques (leur vitalité découverte ou retrouvée )— jaguars fractals, renards holographiques — tandis que les guides chamanes assurent le passage entre les mondes en modulant les fréquences. À certains moments, tout se confond : on croit entendre l’ancienne chanson médiévale du loup, du renard et de la belette ; on ne sait plus si c’est un souvenir, une hallucination ou un glitch. Mais on reconnaît la joie circulant entre les corps augmentés et les esprits ancestraux.

À l’écart des cités, dans les zones liminales où les forêts ont repris leur souffle –  dans la clairière de la Bruja-Nahual comme dans mil autres lieux chargés  de préparer et d’accomplir le monde futur ( 2074 n’est qu’une étape, une bascule, comme chaque instant de l’histoire) –  les sorcières ont bâti des sanctuaires qui ressemblent à des laboratoires botaniques et à des temples minéraux. Elles y cultivent des plantes génétiquement réenchantées : camomilles qui murmurent, sauges qui projettent des visions, consoudes qui guérissent les sols comme les peaux. On raconte que certaines d’entre elles ont réussi à réveiller l’ancien Esprit du Sol — une relecture contemporaine du Tudi Gong,  « Monseigneur le Sol » de la Chine antique — en le connectant au réseau d’observation du vivant. Dans ces lieux, l’ancienne séparation entre soin, rituel et science a disparu. Chaque geste est un acte magique autant qu’un protocole expérimental.

Les récits chamaniques et sorciers ont envahi l’imaginaire collectif, mais pas à la manière d’autrefois. Ils ne sont plus seulement mythes : ils servent de modèles de gouvernement, d’éthique et d’orientation. Orphée est devenu une figure-protocole pour les interfaces musicales ; Dionysos inspire les laboratoires de neuro-rythmique ; Artémis préside aux alliances inter-espèces. Même les vieux démons femelles d’ Olga Tokarczuk ont trouvé leur place dans cette cartographie renouvelée : on les invoque pour réguler les flux de passion, de violence ou de désir dans les communautés.

En 2074, les sensibilités autrefois étouffées — intuition, médiumnité, synesthésie, capacité à percevoir le non-humain — sont devenues des compétences stratégiques. Les individus apprennent à naviguer avec leurs rêves, à converser avec les machines sensibles, à sentir la texture du futur. On comprend enfin ce que les troubadours, les sorcières, les poètes et les philosophes tentaient de dire depuis des siècles : l’orientation ne relève pas d’un GPS mais d’un instinct profond, d’un gouvernail intérieur qu’on avait désappris à écouter.

À l’échelle du monde, les anciennes démocraties ont été remplacées par des systèmes fluides, des formes de délibération où humains, non-humains et entités hybrides participent. La politique, réduite autrefois au vote, s’est transformée en écopoésie : on décide en fonction de la vitalité, de la joie collective, de l’équilibre entre les forces. Les archives ayant presque disparu après les effondrements climatiques et cybernétiques, les chamanes sont devenus les gardiens des mémoires — humaines, animales, végétales et numériques — et les sorcières, les tisseuses de temporalités nouvelles.

Et moi, dans cette clairière luminescente, je regarde la foule rassemblée. Les corps scintillent, les animaux numériques parcourent les branches, une IA-chouette me fixe avec l’air de juger mes pensées, et une femme au visage peint me murmure :
« Ne demande jamais ton chemin à celui qui le connaît, tu risquerais de ne pas t’égarer. »

Est-ce Sylvie ?

En 2074, le chamanisme n’est plus une spéculation.
C’est un mode d’existence.
Un art de se perdre pour retrouver le monde.

 

8 janv. 2026