Claudine Le Tourneur d’Ison, La Bibliothèque d’Alexandrie. La première intelligence du monde, Éditions du Cerf, 2026, préface de Thierry Mutin.

Il est des livres qui restaurent un monument ; celui de Claudine Le Tourneur d’Ison ressuscite une idée. Alexandrie, sous sa plume, n’est pas d’abord une ville, ni même le plus célèbre dépôt de papyrus de l’Antiquité : c’est le moment où l’humanité a osé rêver de tout rassembler non pour thésauriser, mais pour comprendre, et, comprenant, s’émanciper. « La première intelligence du monde », dit le sous-titre, et l’on mesure d’emblée la justesse de la formule : avant nos serveurs et nos modèles, il y eut ce projet fou de condenser le savoir en un seul lieu pour le rendre interrogeable.
Le grand mérite de l’autrice – égyptologue de formation, journaliste, documentariste, déjà couronnée par le prix Diane Potier-Boès de l’Académie française pour Mariette Pacha (2000)– est de refuser l’élégie. On attendait le tombeau ; elle offre une traversée. De la naissance de l’écriture en Mésopotamie, là où Assurbanipal avait déjà rêvé la chose et commencé de la fabriquer, jusqu’à la Bibliotheca Alexandrina d’aujourd’hui, elle suit le fil d’un lieu qui fut tour à tour capitale du savoir, laboratoire politique et champ de bataille idéologique. Alexandre ouvre la marche en 331, héros ambigu, porteur d’une civilisation aussi fertile que conquérante ; Ptolémée Iᵉʳ fonde ; Démétrios de Phalère, prolongeant le geste d’Aristote, invente au sein du Mouseïon consacré aux Muses le premier institut de recherche de l’histoire. Là se pressent Callimaque qui range et catalogue le monde, Ératosthène qui mesure la Terre et se querelle avec les géographes, Cléopâtre dont la légende excède de loin le pouvoir. Sept cent mille rouleaux, dit-on, pour répondre aux questions éternelles de l’espèce.
Et puis l’incendie. Mais c’est ici que le livre fait sa plus belle trouvaille : il déconstruit le mythe du feu qui aurait tout aboli. Car la Bibliothèque, nous dit l’autrice, a survécu. Elle a voyagé – vers Bagdad et sa Maison de la sagesse, vers Tolède et ses traducteurs, vers l’Europe moderne, et jusque dans nos systèmes d’information actuels. Le savoir se perd, s’est déjà perdu, se reconstruit : telle est la pulsation profonde du récit, ce cycle de destruction et de renaissance qui relie Alexandre à Napoléon en Égypte, les Ptolémées à Octave Auguste, les ruines à la nouvelle bibliothèque que Mohsen Zahran éleva sur le rivage même de l’oubli. La mélancolie des rêves brisés n’est jamais le dernier mot : elle est le terreau de ce qui repousse.
C’est là que la vision se révèle dans toute son ampleur – et c’est, à mon sens, ce qui fait le prix singulier de ce livre. Le Tourneur d’Ison embrasse plutôt qu’elle ne dissèque. Son regard est holistique au sens fort : il tient ensemble l’histoire, la philosophie, la science et la fiction, et postule que la culture est un continuum que protègent l’écriture, le conte et la légende. Aussi convoque-t-elle, par-delà les siècles, une foule de témoins à sa table – Malraux et Thomas Mann pour la profondeur, Primo Levi et Soljénitsyne qui puisèrent dans l’écrit la force de leur survie, Pythagore dont elle souligne l’étrange destinée de fondateur de science et d’initiateur de religion, Freud interrogeant la figure de Moïse à la lumière de la Bible dévoilée de Finkelstein et Silberman, Flaubert. Homère et Gilgamesh y côtoient Borges et Proust, Balzac et Fitzgerald, Nietzsche et Vico, car les récits fondateurs n’ont pas d’âge. Peu importe, au fond, que ces figures aient ou non existé : ce qui compte, c’est la trace qu’elles ont laissée dans le corpus imaginaire, cette condensation informationnelle, féconde et illuminante, qui enrichit l’instant présent. Et l’on voit défiler les métaphores successives par lesquelles chaque époque a pensé le savoir : astrologiques hier, horlogères au temps des Lumières, industrielles au XIXᵉ siècle, informatiques aujourd’hui. La connaissance change de peau ; sa quête demeure.
Cet enthousiasme n’est pas une naïveté : c’est une méthode. L’autrice ne nous épargne ni les coteries, ni les bassesses, ni les intrigues qui empoisonnaient le Mouseïon – cette atmosphère parfois délétère où ceux qui prétendaient dominer l’humanité de leur savoir se déchiraient pour la futilité d’un sujet de recherche. Car le débat, la dispute, la rivalité féconde sont consubstantiels à la vie de l’esprit : lorsque Ératosthène ose affirmer que l’Odyssée n’est qu’un récit imaginaire et non un traité de géographie, les érudits s’insurgent, et c’est peut-être de ces conversations et controverses que le monde tient son existence. La Bibliothèque fut un théâtre autant qu’un sanctuaire, et c’est précisément cette densité humaine – ce que l’on pourrait nommer son égrégore, sa communauté d’expérience et de compréhension du monde – qui en fait un modèle pour notre temps. Le lecteur n’est jamais spectateur : on l’invite à devenir collaborateur de la culture, convoqué plutôt que sollicité, à entrer dans la conversation et à faire vivre à son tour ce qu’il reçoit.
Il y a, dans cette manière, une vision de type Janus. Quand l’autrice place en intertitre « le voyage d’Homère à travers les galaxies du futur », elle dit l’essentiel : une œuvre, et peut-être la totalité des œuvres du monde, regarde à la fois vers l’amont et vers l’aval. C’est pourquoi le livre n’hésite pas à rapprocher la démarche quantique des intuitions antiques. Nous convoquons aujourd’hui l’univers quantique comme on convoquait jadis les dieux, avec ce même sentiment, peut-être, que l’incompris relève encore de la magie. On pense à Arthur C. Clarke qui suggérait que toute technologie assez avancée et encore incomprise semble relever de la magie. Et lorsque Flaubert, à Rome en 1851, note ce « moment unique où l’homme seul a été », les dieux n’étant plus et le Christ pas encore, c’est toute la fragilité féconde des seuils qui se donne à lire.
Reste la résonance avec le présent, que le livre laisse affleurer sans jamais l’asséner. À l’âge de l’intelligence artificielle et de la centralisation des données, les questions des Ptolémées sont redevenues les nôtres : qui possède le savoir, qui le classe, qui décide de ce qu’il faut oublier ? D’autres bibliothèques brûlent encore, autrement ; d’autres effacements menacent. Mais la portée du livre va plus loin que l’avertissement. Car si les Grecs avaient enfermé la mythologie dans un regard tourné vers le monde d’avant, vers celui dont nous venons, la mythologie que ce livre appelle explore au contraire les mondes vers lesquels nous allons. Tout se passe comme si les temps qui nous précèdent n’avaient été – la caricature est assumée – que des temps de commentaires sur les savoirs du passé. Nous voici au seuil d’une époque où le commentaire n’a plus cours, où il faut explorer des pistes neuves. Et lorsque la Bibliothèque se métamorphose « en lieu d’immersion, d’échange et de convivialité », n’est-ce pas exactement ce que l’ouvrage nous propose : non la nostalgie d’un dépôt mort, mais l’atelier vivant d’un savoir qui se cherche encore.
On sort de ces pages avec une jouissance rare : celle d’avoir tenu, le temps d’un livre, le fil ininterrompu de la mémoire humaine. La Bibliothèque d’Alexandrie est moins une histoire qu’une profession de foi : la culture est une flamme qu’on se transmet, et qui, parce qu’elle voyage, ne meurt jamais tout à fait. C’est un livre enquête, souvent souriant, toujours passionnant et porté d’un bout à l’autre par une conviction contagieuse – que rassembler les savoirs reste le plus beau pari que l’humanité ait fait sur elle-même, et que ce pari, désormais, se joue moins sur ce que nous fûmes que sur ce que nous oserons devenir.
Disponible ici : https://www.editionsducerf.fr/librairie/la-bibliotheque-dalexandrie/





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