Source : chronique du Comptoir Prospectiviste inspirée d’un article du site Futurism, « Robot Dogs Suddenly Taking Jobs From Human Security Guards », consulté le 08/08/2026 — https://futurism.com/robots-and-machines/robot-dogs-labor-security-guards-automation
Il ne dort pas, ne se syndique pas, ne réclame jamais d’heures supplémentaires. Le chien robotisé qui patrouille désormais les allées de plusieurs centres de données américains, entre les rangées de champs à préserver ou sous les gradins d’un stade un soir de match, pèse une quarantaine de kilos, ne mange rien et coûte, tout compris, entre 80 000 et 130 000 dollars de moins par an qu’un poste de gardiennage humain assuré vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Asylon Robotics, qui en a déjà déployé une cinquantaine chez vingt-cinq clients à travers le pays, ne vend pas un gadget : elle vend une ligne de coûts qui disparaît.
Le mécanisme n’a rien d’original — c’est le vieux geste de l’automatisation industrielle, transposé du poste de travail à la ronde. Ce qui l’est davantage, c’est le terrain qu’il choisit d’abord d’occuper. Le gardiennage américain emploie 1,3 million de personnes, pour un salaire médian de 38 390 dollars par an ; 60,8 % d’entre elles appartiennent à une minorité raciale, 27,8 % ont plus de cinquante-cinq ans. Ce ne sont pas les postes les plus visibles de l’économie de la donnée, mais ils font vivre des familles, pas non plus les plus visibles de la société américaine. Damon Henry, dirigeant d’Asylon, ne s’en cache pas : « Les former et les encadrer est un effort inconstant ; c’est un fardeau pour l’entreprise » — le turn-over bien connu du secteur devient l’argument même de son remplacement.
Faut-il y voir une rupture nette ? Enrique Lopezlira, qui dirige le Labor Center de l’université de Californie à Berkeley, tempère : « À court terme, l’effet n’est pas que les gardes soient remplacés. Le rôle humain va être repoussé vers les parties les plus dures de la fonction de gardiennage, celles les plus sujettes à de forts enjeux. » Il ne s’agirait donc pas de suppressions nettes et immédiates, mais d’un tri silencieux, plus proche d’une transgression du contrat social implicite du travail que d’une rupture technologique brutale. Sur l’Échelle Qualitative du Temps du Comptoir Prospectiviste, l’affaire fait déjà partie du Présent dans son déploiement, Programmé dans son extension prévisible à d’autres secteurs — seul le tri fin des conséquences qui en résultera reste, lui, de l’ordre de l’Accessible.
Isaac Asimov avait doté ses robots de trois lois, dont la première tenait en une obligation : ne porter atteinte à aucun être humain, ni, restant passif, laisser un être humain exposé au danger. Le chien de garde d’Asylon respecte cette prescription au sens le plus étroit — il ne mord personne, il alerte, il ne remplace la force que par la présence. Mais la loi d’Asimov ne dit rien du danger différé, celui d’un salaire de 38 390 dollars qui ne sera plus versé à une personne de plus de cinquante-cinq ans dont la reconversion, elle, n’est écrite dans aucun protocole de sécurité. Le corps que ce dispositif protège n’est peut-être pas celui qu’il faudrait d’abord regarder.
Reste une question qu’aucun cahier des charges de robotique n’a jamais eu à trancher : que devient un secteur entier de travailleurs quand la seule chose qui rendait leur poste indispensable — être là, sans relâche, nuit après nuit — cesse précisément d’être une qualité humaine ?





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