« Le serre-joint a horreur du vide » par Marc Michiels

Publication initiale : https://www.marc-michiels.com/2026/09/04/christian-gatard-le-serre-joint-a-horreur-du-vide-une-traversee-poetique-des-territoires-de-limaginaire-entre-le-je-le-jeu-et-les-mythes/

Présentation :

Prospectiviste, écrivain voyageur, conteur et explorateur infatigable des imaginaires, Christian Gatard poursuit depuis des décennies une œuvre singulière où se croisent mythes, territoires, objets, souvenirs et récits de voyage. Dans son dernier ouvrage, Le serre-joint sacré et autres légendes, il invite le lecteur à un étonnant parcours entre réel et fiction, cabinet de curiosités et géographie intérieure, entre mythologie et mythanalyse. Une plongée passionnante dans l’univers d’un auteur qui fait de la curiosité une méthode, de l’imaginaire un outil d’exploration et du voyage une quête permanente de sens.

Dans une conversation libre et foisonnante, Christian Gatard revient sur les expériences fondatrices qui ont nourri son regard, des jungles de Bornéo aux îles qui jalonnent son imaginaire, en passant par ses collections d’objets d’art premier et ses réflexions sur les mythes contemporains. Derrière le symbole inattendu du serre-joint se dessine une pensée du lien : celui qui rapproche les cultures, les époques, les récits, mais aussi les différentes facettes du soi, du moi et qui sait du toi dans ce maelström de la vie… Comme un terrain de jeu et de vertige, où le « je » dialogue sans cesse avec le « jeu », où les territoires deviennent des récits et où les objets continuent leur voyage bien après leur retour.

Christian Gatard est l’homme qui relie les mondes où « Le souffle de la bête pouvait pour ce rien le faire basculer de l’autre côté du temps… 

Mais la bête, c’est moi aussi… » Comme dit l’auteur à la fin de l’entretien ! 

« C’est le côté tératomorphe qui vient du grec teras (monstre) et morphê (forme). Chez les Mayas, l’entrée du temple évoque la gueule béante du « monstre terrestre » ou de divinités associées aux forces cosmiques, symbolisant le passage vers l’inframonde.Où est le monstre ? Quels sont les monstres cachés en nous ? Et quels sont les anges qui sont en permanence en tension dans ça ?Au fond, les récits mythologiques depuis Homère jusqu’à Philip K. Dick ne parlent peut-être que d’une chose : la lutte du bien contre le mal… »

La bête, il faut faire avec… 

 

Christian Gatard : Le serre-joint sacré et autres légendes – Sérendip’éditions

Marc Michiels : Tu viens de publier « Le serre-joint sacré et autres légendes ». Je trouve ce commentaire sur les réseaux sociaux « un étrange et poétique voyage à travers la géographie du monde tout autant que celui d’un imaginaire débridé et sa cohorte de mythes », c‘est signé par Claudine Le tourneur d’Ison, autrice par ailleurs d’un super bouquin : la Bibliothèque d’Alexandrie.

Christian Gatard : Oui j’ai été très touché par cette phrase qui condense et distille avec beaucoup d’intuition ce que je propose à travers mes bouquins.

Marc Michiels : Commençons donc par le dernier, peut-être pour remonter le fil ? C’est quoi cette histoire un peu incongrue de serre-joint. A priori ce n’est guère un objet littéraire…

Christian Gatard : Mon moteur littéraire, c’est la curiosité et l’exploration. Curiosité vis-à-vis de ce qui m’arrive à moi en tant que sujet d’étude, si je puis dire, en essayant de ne pas me prendre trop au sérieux, parce que, après tout, tout ça n’est qu’un jeu (et tu peux entendre je ou jeu, comme tu veux) et exploration à travers mes voyages qui ont été une source d’inspiration constante.  Commençons par les serre-joints. En 1989 j’avais été invité par la Galerie Margot-Virgil à Montmartre – elle n’existe plus, ça avait été une belle aventure – à exposer quelques créations inspirées par, précisément, mes voyages. 1989 ! In illo tempore… L’exposition s’appelait… « L’origine de la bête à cornes des origines et simulacre de la Chevauchée psychopompe ». J’avais utilisé des serre-joints pour caler des photos dans du tissu, pour resserrer des cadres. Ils provenaient de magasins de bricolage. Il ne reste rien aujourd’hui de ces propositions artistiques plus ou moins conceptuelles… sinon ces serre-joints. Aujourd’hui j’ai plutôt tendance à penser que l’imaginaire est un déchet recyclable – Luc Dellisse, préfacier du bouquin, préfère dire trésor recyclable, ce qui est pareil si on pense que les déchets de la planète aujourd’hui sont peut-être la richesse de demain, mais c’est un autre débat… Jean-Jacques Vincensini, sémiologue et médiéviste, évoque Lautréamont dans sa postface. Mon livre est remarquablement entouré par ces deux auteurs aussi féconds que créatifs.

Ces serre-joints donc ont excité ma curiosité et je me suis mis à les collectionner et … à les laisser parler, à les marier aux objets que je ramenais de mes voyages. J’en ai maintenant des dizaines qui forment une sorte de cabinet de curiosité dont je vais me servir pour accompagner le livre dans les performances que je prépare. Bref ces serre-joints sont un fil rouge. Avec une symbolique qui doit certainement me travailler quelque part. Il doit y avoir des trucs psy à explorer ici aussi. 

Marc Michiels : Est-ce que la suite de ton ouvrage consistera à lever volontairement les filtres posés dans tes premiers écrits, pour dévoiler une part plus nue de ton intériorité, là où d’habitude un auteur cherche justement à en protéger l’accès derrière son imaginaire ?

Christian Gatard : La première proposition que j’ai présentée à Sylvain Allemand, le fondateur inspiré et téméraire de Serendip’Editions, avait pour titre « Légendes égoïstes ». Il m’a dit : « Mais non, ce n’est pas du tout égoïste, c’est au contraire très généreux. » Ce titre exprimait probablement l’idée que j’écris pour voyager aussi à l’intérieur de moi-même et pour essayer de comprendre d’où je viens.

Mon travail d’écriture a toujours été de connecter ma vie réelle et ma vie imaginaire, comme par exemple, avec mon bouquin sur les mascarons. Et d’ailleurs si on ouvre la fenêtre de mon salon qui donne sur la rue, on peut y voir un mascaron (1). C’est ainsi qu’a commencé ma pérégrination, à travers toutes les villes du monde. J’en ai d’ailleurs rapporté des milliers de photos, toutes porteuses de ce même récit muet. J’ai fait des conférences sur ça. Mon bouquin – c’était il y a 20 ans – c’était Le peuple des têtes coupées. Mon cabinet de curiosité virtuel ouvre les portes très généreusement à des tas de choses. Je pourrais parler des instruments agraires, des culs de camions…

Au fond, tout ça relève sans doute d’une forme d’auto-mythanalyse. Mais j’essaie que ce ne soit pas trop pesant, que ça respire, peut-être que ça m’inspire …

Marc Michiels Oui, ce sont des choses que l’on ne regarde plus, ou que l’on ne perçoit que partiellement, presque par accident, de manière anecdotique. Aujourd’hui, parce que notre regard est attiré par une sorte d’esprit de la Méduse, il y a des champs complets d’expérience humaine, ou de l’artisanat qui tendent à disparaître sous d’autres technologies, plus numériques et addictives. Toi, en revanche, tu en fais une cartographie précise, non pas fictive, mais une cartographie du réel, comme un masque du regard, fait de filtre d’observation reliant plusieurs temporalités ?

Christian Gatard : J’aime beaucoup l’idée d’une littérature artisanale. Certains ont parlé de mes bouquins comme d’un art brut… En tout cas, cette discussion m’aide à y voir plus clair. J’ai toujours été fasciné par le bricolage dont parle Lévi-Strauss. Son bricolage, c’est… toutes les civilisations, les cultures, finalement. Qu’est-ce qu’elles essaient de faire ? Elles essaient de récupérer à droite et à gauche des trucs qui leur tombent dessus. Elles essaient de trouver un sens, une organisation au chaos du monde, cela permet d’avoir un peu moins peur, de repousser les mauvais esprits. L’ordre du magique est peut-être l’ordre du monde. J’aime bien cette idée.

Et là j’aime bien citer aussi Arthur C. Clarke, un écrivain de science-fiction, qui dit quelque chose comme :  « tout ce qui est de l’ordre d’une technologie trop avancée fait penser que c’est magique ». Et au boit d’un certain temps, ce n’est pas si magique que ça parce que ça correspond à une réalité et qu’on peut l’expliquer. Donc ça, j’aime bien…

Note de Marc Michiels : Pendant qu’il me parle, Christian me montre son bureau, – il avait la bougeotte -, il y entrepose l’ensemble de ses ouvrages, de ses constructions, on aurait dit la cabine du sous-marin Nautilus, issue de l’œuvre de Jules Verne « Vingt mille lieues sous les mers ». Il y avait des serre-joints accrochés à la bibliothèque tandis que d’autres flottaient dans les airs, accrochés aux parois de la pièce par de simples fils transparents. Tandis que d’autres sculptures étaient comme prisonnières dans des globes de protection en verre rond. On y trouvait également de nombreuses sculptures anciennes, en bois rapportées de ses voyages, certaines avaient brûlé… Le mystère s’épaississait.

Puis Christian dit : « J’aime bien cette discussion. Elle est intéressante et importante pour moi parce que j’ai assez envie de temps en temps de faire le point, parce qu’il va être temps maintenant de quand même essayer de faire un bilan… ». 

Marc Michiels  Quelles ont été tes influences, le voyage qui t’a le plus marqué ?

« Amor fati, vous dis-je, au motif que l’eudémonisme met l’accent
sur la réalisation du bonheur et du bien-être individuel.
Selon cette croyance chacun a une place ou un spot idéal
où il peut atteindre son plein potentiel.
Sa découverte permet de lâcher prise, d’être en paix avec soi-même.
C’est dans cet état d’esprit que j’entame cette légende
et que j’envisage ce voyage en votre compagnie. »

J’ai beaucoup voyagé, donc indubitablement ce sont mes séjours à Bornéo. Et tout s’est passé de la façon suivante : je vivais, il y a de cela une quarantaine d’années, avant d’être ici, dans un grand entrepôt, près du Canal Saint Martin, rue Bichat, qu’avec des copains on avait récupéré, et dans lequel on faisait du théâtre, des expos, etc.  Ce sont les mêmes amis qui ont créé la Galerie Margot Virgil. C’était très, très off, off, tu vois.

Le jour, je m’en servais comme bureau – j’avais créé un bureau d’études sociologiques. Avec ces amis on s’est dit un soir : « Il est temps de partir en voyage ». C’était une sorte de proposition biblique romantique, ou même cette expression que j’aimais bien gothique troubadour. Évidemment hors sujet mais rigolote. Il y avait cette mappemonde, on l’a fait tourner en annonçant que c’était un peu comme si c’était notre tête, notre crâne, qui allait tourner aussi. Et chacun à un moment donné va mettre le doigt, et ça va s’arrêter… Moi, je suis tombé sur Bornéo. Mes amis sur l’Amérique centrale. Et deux mois plus tard, on était partis. C’était le premier voyage, en 1980, sac à dos, dans la jungle, assez rude, mais absolument fascinant ! J’avais été recueilli – parce que j’avais fait du stop dans la jungle et que le camion avait eu un accident – par un chef de tribu qui passait par là, et qui m’a dit : « Viens chez moi, on va t’accueillir… ». Je me souviens, j’ai monté le petit escalier taillé dans un tronc d’arbre qui m’a mené sur la grande pièce commune de la longue house, et là, j’ai vu une vieille dame, qui devait avoir 100 ans, sous des crânes de soldats japonais décapités pendant la guerre. Et alors là, c’est le choc. Le choc du temps, qui te rend en pleine gueule ! Dans la foulée j’ai participé à une cérémonie, le Gawai (2), pour l’intronisation d’un jeune prince. C’était très exotique, émouvant. Et puis pendant une quinzaine d’années, j’y suis retourné presque tous les ans.

Je profitais de mes voyages d’études, parce que j’avais des interviews à faire à Singapour, ou à Jakarta, ou en passant plus loin, pour aller à Tokyo, je faisais des étapes en Indonésie. Et à chaque occasion, je prenais un petit avion pour aller à Bornéo. Et je n’ai pas tout raconté de mes aventures mais j’en parle un peu dans un autre bouquin « Bureau d’études » … Je te montre ça, je te donnerai un exemplaire, qui raconte tous ces trucs-là. Un jour sur l’aéroport de Pontianak, je demande à un missionnaire de m’emmener avec lui dans son petit monomoteur, et nous sommes partis dans la jungle. Il m’a déposé au milieu de nulle part…… Les rencontres que je faisais me faisait penser à cette histoire de premier contact… Dans les années 1930, les frères Leahy (Michael, Dan et James) ont quitté l’Australie pour chercher de l’or en Nouvelle-Guinée. Pensant l’intérieur des terres inhabité, ils ont découvert les vastes vallées des Hautes-Terres et ont été les premiers Européens à rencontrer des centaines de milliers de Papous qui vivaient isolés du reste du monde. Ils ont écrit des livres extraordinaires sur ces rencontres. Et c’est à partir de ces éléments-là qu’est né le culte du cargo. Je m’y croyais.

Tu connais cette histoire, le culte du cargo ?

C’est dans un autre bouquin, que je vais bientôt sortir toujours chez SerendipEdictions, qui m’a toujours fasciné. Le culte du cargo, ce n’est pas qu’une idée, c’est la réalité ! Si tu veux, de ces tribus, dès le 19ᵉ siècle, quand les bateaux européens commençaient à arriver dans les îles, un petit peu partout, dans toute l’Océanie. Ils arrivaient avec de la marchandise, le cargo, la marchandise. Et les gens ne comprenaient pas d’où ça venait, ils étaient persuadés que ça venait des dieux. Et pendant la dernière guerre, à Bornéo, mais surtout dans les îles Bismarck, en voyant les soldats américains parler à la radio, et quelques jours plus tard, les avions parachutaient de la nourriture. Les dieux avaient répondu à la demande. Ces histoires m’ont fasciné… Donc pour répondre à ta question, Bornéo a été un moment tout à fait important, même si après je voyageais un petit peu partout, ç’est resté fondateur… et c’est une ‘île. 

J’ai publié récemment en Sicile une réflexion sur les îles. Et il y a dans ce concentré du monde qu’est une île, quelque chose qui m’a toujours attiré. Je vais sûrement retourner à Catane pour faire des conférences autour de ça, parce que je parle aussi de la Sicile dans le Serre-joint sacré. Orazio Maria Valastro (3) est un sociologue et chercheur indépendant italien. Il est de Catane et il a écrit un livre de mémoire dont j’ai fait la recension dans Futurhebdo le magazine que je manage avec Olivier Parent. Nous nous inspirons pas mal l’un et l’autre, l’un de l’autre.

Marc Michiels : Je voulais revenir sur la question des îles : est-il finalement vrai que toute cette connaissance humaine et ces mythes insulaires ne traitent pas d’identité, mais se concentrent plutôt sur le concept de territoire ?

Christian Gatard : Pour mon ami, artiste et philosophe Hervé Fischer, la mythanalyse tend à dire que le territoire, c’est le ventre de la mère dont on a du mal à sortir et qu’on fait tout pour s’en rapprocher, parce que c’est le cocon protecteur autour de ces éléments. Peut-être est-ce une façon dynamique de se réapproprier de là d’où on vient, là où on a le sentiment de pouvoir fructifier son imaginaire… 

J’aime à penser que les îles que je connais : la Sicile, Bornéo, Belle-Île, la Réunion sont des creusets de civilisation. L’histoire de la Sicile est incroyable, celle de Bornéo l’est tout autant. Elles sont bien sûr très différentes. Cet écart vertigineux est fascinant.  Les îles se sont-elles créées leur propre histoire isolée ? Et donc, je dirais presque leur propre évolution darwinienne pour créer leur propre substance ? Et en même ce qui lie toutes ces îles c’est qu’elles sont toujours en communication avec le reste du monde. Elles s’en nourrissent… mais elles nourrissent aussi le monde comme sources d’inspiration. On se rend compte à quel point une île, c’est un centre du monde, un concentré du monde… Il me vient tout à coup à l’esprit l’idée de l’arbre, un arbre dans une île, il ne va pas pouvoir voyager, il est là, il faut bien qu’il se débrouille avec ce qu’il a, avec son environnement, et se nourrisse des oiseaux de passage, du vent dans les branches, et cette notion-là est d’autant plus intéressante qu’aujourd’hui l’arbre devient le héros de la civilisation actuelle. Les voyages immobiles des îles et des arbres…quelle belle tension symbolique !

Ce que je trouve bien dans l’idée du territoire, c’est qu’on a l’impression de le redécouvrir aujourd’hui. Ça devient très dans l’air du temps. Évidemment le territoire est le lieu d’où l’on vient. Comme je le disais tout à l’heure, au niveau mythanalytique, c’est le ventre de la mère, c’est le territoire fondateur, le ventre de la mer ?  Ulysse – on ne parle que de lui –   n’a qu’un objectif : rentrer à la maison. Et donc, il est aussi à la recherche de son territoire. Et quand Circé, la magicienne, essaie de le garder en lui promettant l’éternité. Il préfère quand même revenir au pays et pourtant, elle est belle… Mais revenir au pays, c’est retrouver Télémaque, c’est retrouver Pénélope, c’est retrouver la famille, les lieux, etc.

Ce besoin de se créer un territoire protégé qui nous mettrait à l’abri du barbare, de l’ennemi ! Les remparts, les clôtures, les palissades autour des villes et des villages, les châteaux du Moyen Âge, … les cités italiennes de la Renaissance, chacune sur son territoire, en essayant de faire venir à elle les artistes, les militaires… Nos villes contemporaines ne sont plus entourées de forteresses, mais elles sont en concurrence d’imaginaires les unes avec les autres. On voit bien, – je prends la France, mais c’est vrai un peu partout, – que les métropoles locales essaient justement de réactiver leur imaginaire, pour recréer, que ce soit dans une période agonistique de guerre ou pas, un processus humain, naturel, de la termitière, du nid d’abeilles… 

Marc Michiels : Pour rebondir sur ce que tu as dit tout à l’heure dans Le serre-joint sacré et autres légendes, quelles différences fais-tu entre le Je et le jeu ?

« La prise de contrôle par la bête n’avait pas cessé de m’inquiéter…
ça va mieux… je m’y suis fait… »

Christian Gatard : Cela me fait penser à Roger Caillois, un écrivain et sociologue français. En plus d’être un critique littéraire, il a notamment fondé le Collège de sociologie en 1938 avec Georges Bataille et mené des travaux reconnus sur le sacré, les mythes et une célèbre classification des jeux. J’ai eu la chance, dans les années 60, de le voir dans une conférence. J’étais vraiment tout gosse, ça m’avait fasciné. Il a imaginé quatre formes de jeu. Alors, je te les fais vite, il y a Agôn (la compétition), ce sont les jeux où on se bagarre. Il y a Mimicry (le simulacre), ce sont les jeux où on imite, l’Alea (le hasard), où l’on s’en remet au destin. Et puis surtout, il y en a un, que j’adore, qu’il appelle Ilinx. Et le Ilinx, ce sont les jeux de vertiges (4).

Si j’aime bien la question du jeu et du Je, c’est que je me plonge dans des jeux de vertiges quand je vais faire ces voyages, en essayant toujours d’aller à la limite. Non pas que je prenne des gros risques physiques, je n’ai pas souvent mis ma vie en jeu… Je ne suis pas Indiana Jones… Mais cette idée-là, elle est très présente en moi…

Alors évidemment, c’est au cœur de mon concept de mythodrome que je développe depuis des années, c’est un terrain de jeu et de Je, justement :

« Plus tard, Lilith décida de changer de bonhomme et de galaxie,
ce qui était son droit le plus strict.
Icare s’installa en Touraine dans une gentilhommière discrète et élégante,
loin du bruit et de la fureur, accueilli par l’hampatong dayak
que j’avais ramené de Bornéo vers la fin du siècle dernier.
Il remplissait encore à merveille son rôle apotropaïque
dont vous savez désormais qu’il est de repousser les mauvais esprits.
Je pouvais désormais partir à la recherche d’une nouvelle légende. »

Peut-être que le mythodrome, justement, c’est un périmètre de sécurité …

Marc Michiels : Comme une île, un territoire en sécurité ?

Christian Gatard : J’aime bien que tu me relances là-dessus, parce que c’est comme ça que j’écris.  Recréer des moments dans lesquels je peux à peu près tout me permettre. Je peux d’autant plus tout me permettre que malgré tout, de retour de voyage, je suis à l’abri dans mon antre, là où d’écriture. Je ne suis pas sous le feu de la mitraille. Il y a un vrai jeu, il y a une vraie jubilation absolument fascinante autour de ça. Jusqu’où je peux aller plus loin que le jeu, plus loin que le je.  Ce serait peut-être ça, ma réponse à ta question. Sortir de la zone de sécurité ; aller en terra incognita.

Marc Michiels : C’est parce que le serre-joint a horreur du vide ?

« Le serre-joint est un des instruments de l’enquête.
Tous les serre-joints ne sont pas psychopompes, ni vajra en puissance.
Mais tous autorisent, des rapprochements inédits,
des attouchements, des étreintes, des oxymores d’objets. »

Christian Gatard : Le serre-joint évacue le vide en compressant avec ses deux mâchoires qui rapprochent deux objets, deux sujets a priori qui n’ont pas grand-chose à voir ensemble. Mais le serre-joint les maintient ensemble. Ça peut être des oxymores, ça peut être des forces tranquilles qui se narguent. Cela peut être des objets qui n’ont rien à voir, bien entendu, avec ce coq coréen, ou ce masque africain, ou ce pêcheur Japonais en miniature, ou même ce petit seigneur sénégalais, qui sont à chaque fois maintenus entre deux mâchoires. Il n’y a pas de vide autour d’eux, uniquement pendant le temps du serrage…

Marc Michiels : Mais il n’y a pas de pression, du coup, il y a juste un équilibre ?

Christian GatardLa pression, elle est juste là pour maintenir l’équilibre. Elle n’est pas douloureuse, elle ne fait pas mal.

Marc Michiels : C’était la question justement…

Christian Gatard : Exactement. Elle maintient et elle permet ces éléments. Celui-là, c’est un serre-joint à l’ancienne avec une représentation de Guan Shi Yin (5), qui veut dire « Celle qui écoute les plaintes du monde », la déesse chinoise de la sagesse, et un bouc d’Afrique de l’Ouest. Cet assemblage là c’est la rencontre de deux cultures totalement antagonistes, il permet de les maintenir ensemble le temps de cette représentation, parce que c’est quand même de la représentation, c’est de la mise en scène. Éphémère.

Celui-là, je l’ai trouvé à Lomé, au Togo, parce que dans cette partie de l’Afrique, les jumeaux… c’est quelque chose de très intéressant. Maintenir ensemble les jumeaux, il y a toute une symbolique extrêmement forte. Ça, c’est une sculpture d’Icare, qu’on retrouve en permanence dans une des légendes du Serre-joint sacré, elle est de Virginia Tentindo, une artiste sud-américaine qui me l’avait offerte à l’époque. Et là, ce petit serre-joint miniature extrêmement précieux, il est entre deux eaux, justement, à la recherche d’une explication. Pourquoi est-ce que ces deux jumeaux-là sont là en permanence ? Et pourquoi ça a cette force symbolique ? C’est aussi bien au Ghana, à Séoul, dans le Colorado, au Togo, dans les marchés aux antiquaires… Celui-là, je l’adore : une bête à cornes. Il y a beaucoup de bêtes à cornes. Et enfin, celle-là est très représentative, parce que c’est la mère des bêtes à cornes.

Marc Michiels : Christian, pour revenir à la question entre le jeu et le Je ! Une relation attachée et attachante… je me suis permis de partir et de transformer une de tes phrases en « parmoi, le Moaï ». Je m’explique : Dans ton texte, tu avais écrit « parmi, le Moaï », une perception singulière du monde, tandis que ce « parmoi », caractère flottant de l’invisible, – signifie par des actions fragmentaires de ton écriture -, des idées déployées pour ne jamais se finir, comme à la recherche d’un infini, peut-être… d’une carte imaginaire, sans doute, délimitant une possible origine, dont tu aurais pris la responsabilité du réel, par un projet caché sous l’ombre ou à la lumière du Moaï, la voie lactée de l’imaginaire certainement ? 

« L’objet qui vous aime a-t-il pris la parole
et possession de votre temps de cerveau
disponible pour lui et pour lui seul ? »

Christian Gatard : Redéfinir le langage, c’est une question très pertinente dans la mesure où, souvent, dans mes bouquins, il y a des gens qui disent : « Mais on ne comprend pas trop ce que tu dis, c’est quoi les mots que tu inventes ? » Alors, c’est vrai qu’il y a pas mal de mots inventés ou, en tout cas, pris un peu différemment de leur acception habituelle. C’est vrai que ça m’amuse beaucoup. C’est un petit peu dangereux parce que ça décourage certains lecteurs. Il y en a qui veulent passer outre. Mais bon, c’est mon joker.

Qu’est-ce qui fait que j’ai envie de jouer avec les mots, avec les concepts ? Peut-être toujours cette idée de curiosité, ce tropisme d’explorateur… Et le Moaï, c’est l’île de Pâques. Et c’est encore une île, dont on ne sait plus très bien aujourd’hui si ces statues étaient tournées vers l’extérieur ou vers l’intérieur. C’est un débat, paraît-il. Si bien que ça reste un objet étrange, une civilisation mystérieuse, une île au milieu de nulle part, complètement insolite, avec ce mythe d’une île qui se serait auto-détruite, ce qui est contesté maintenant. Les théories changent. J’aime cette incertitude… cette idée que l’île de Pâques a peut-être cherché à se redéfinir dans sa solitude en permanence, dans une conversation avec ces Moaï mythiques.

Marc Michiels : Tu dis, en ramenant ces objets, finalement mon voyage continue dans un autre monde ?

Christian Gatard : Oui, tout à fait, la récupération de ces objets… je ne me dis pas : ça va être dans le bouquin ou je vais m’en servir pour cela ou autre chose. Au fur et à mesure, ils viennent, ils sont là. Sérendipité, peut-être. Inattendu, oui. Je les récupère et puis ça mûrit petit à petit pour prendre sa place – ou pas – dans l’histoire, comme personnage du récit. J’ai toujours des échanges avec eux … Là je les ai mis sous cloche, parce que ça m’intéressait de voir ce que ça pouvait dire, justement, de les enfermer à un moment donné. Mais je ne vais pas les laisser très longtemps sous cloche, parce qu’on ne les voit pas bien. Ça cache leur vocation… 

Marc Michiels : Comment associer les ensembles… C’est quoi ? C’est la forme, la couleur ? C’est l’envie, un point de départ, un chemin ?

Christian Gatard : Entre le serre-joint spécifique et l’objet, là, c’est le geste artistique qui fait qu’à un moment donné, il faut que ce soit celui-là. C’est vraiment lié à toute une série de circonstances… Ces cinquantaines, soixantaines d’objets, depuis des années, ils changent, je les reconstruis, je les desserre et je les resserre. Je change de serre-joint et donc, voilà, j’ai toute une collection. Un cabinet de curiosité.  

Marc Michiels : Christian, une question me vient à l’esprit en t’écoutant : tu es plutôt dans une thématique de spirale ou de labyrinthe ou d’ellipse ?

Christian Gatard : C’est intéressant. La réponse est certainement spirale. Surtout que cette notion de spirale, je l’opposais justement au cycle répétitif de certaines religions. C’est dans mon bouquin Mythologies du futur. Je l’opposais à la flèche chrétienne de l’évolution :  on va vers un monde meilleur, on ne revient pas en arrière. Alors que la spirale me paraît être le meilleur moyen d’avancer, où, à un moment donné, on regarde en arrière, on regarde en avant. Janus. J’aime beaucoup cette idée… Le labyrinthe, lui, m’évoque l’idée d’enfermement, – tu me diras c’est son job – alors que la spirale m’évoque l’idée d’élévation… D’ailleurs, Icare s’échappe du labyrinthe pour prendre son envol. C’est pour ça qu’il y a une dimension post-mythologique, dans ce que je fais. Je crois.

Note de Marc Michiels : Après avoir dégusté une part de flan succulente… Un break tout à fait indispensable pour récupérer de l’énergie… Alors que le citron a peut-être été essentiel à une certaine période historique pour l’exploration de nouveaux territoires. Cette pause gourmande pourrait nous relancer dans un parcours qui ne pourrait que débuter à chaque nouvelle question… 

Christian, reprenons : Le serre-joint ne serait-il pas en fin de compte le lien véhiculaire de nos humanités singulières ? Le paratonnerre, la flèche d’un arc narratif émotionnel ?

« C’est ce serre-joint en laiton.
Il tient les chaînes du drummer dans sa cage.
C’est le plus petit que je connaisse.
Son énergie est sans limite. Les quatre interactions universelles
– électromagnétique, forte, faible et gravité –
sont réunies ici sous les sceaux d’une seule force actionnée à la main.
De là à ce qu’il soit la version future du vajra
que nous avons rencontré il y a un moment…  
L’arme suprême qui tranche le voile des illusions,
des souillures, pour mener à l’éveil. »

Christian Gatard : Oui, mais c’est la même idée globale : ce rapprochement éphémère. Les gestes que je fais rapprocher ou éloigner chacun des deux objets sélectionnés pour ce rituel.  Alors, oui, le paratonnerre…  Autant le serre-joint est dans une dimension horizontale… pour maintenir un équilibre instable. Le paratonnerre est beaucoup plus violent. Il est dans une relation entre le sol et le ciel, entre Gaïa et Ouranos. D’ailleurs, le fils de Gaïa et Poséidon s’appelle Antée. Et Antée, c’est le dieu des lieux : Il est attaché à son territoire, des lieux habités ou pas habités, il meurt si on le détache du sol.

Marc Michiels : Le serre-joint, c’est deux mâchoires qui rapprochent deux objets. Et quand tu me le décris j’ai le sentiment que ces deux mâchoires sont comme les rames d’une barque, qui permettaient effectivement d’avancer. Alors, c’est peut-être une explication ésotérique, – pour le moins –, mais extrêmement intéressante … ramer sur le fleuve du temps, de la source jusqu’au delta. Deux mâchoires.

Christian Gatard : Le Styx et l’Achéron…avec Charon, passeur des Enfers, qui attend sur le quai. Charon, c’est peut-être un acteur clé de mes légendes. Dans Le serre-joint sacré la seconde légende parle des sources chaudes en Chine – une métaphore de la mort et des jardins paradisiaques, … c’est un éclairage intéressant de dire que je défie Charon, que je prends la direction de la barque, je prends le gouvernail de la barque et j’avance. 

Peut-être, vais-je traverser le Styx et l’Acheron sans encombre ? Qui sait ? C’est dû au fait, sans doute que je suis désespérément optimiste. 

Marc Michiels : C’est normal, c’est la spirale…

Christian Gatard : C’est la spirale, c’est un oxymore intéressant, le désespoir optimiste, qui fait que je n’aime pas du tout Cioran, avec ses visions désastreuses. J’aime beaucoup Spinoza.

Marc Michiels : Christian, in fine, c’est qui la bête ?

« J’étais en équilibre instable entre 17 :59 et l’heure.
Je n’avais rien pour m’accrocher.
Le souffle de la bête pouvait pour ce rien le faire basculer
de l’autre côté du temps. »

Christian Gatard : Mais la bête, c’est moi aussi… c’est le côté tératomorphe qui vient du grec teras (monstre) et morphê (forme). Chez les Mayas, l’entrée du temple évoque la gueule béante du « monstre terrestre » ou de divinités associées aux forces cosmiques, symbolisant le passage vers l’inframonde. 

Où est le monstre ? Quels sont les monstres cachés en nous ? Et quels sont les anges qui sont en permanence en tension dans ça ?

Au fond les récits mythologiques depuis Homère jusqu’à Philp K. Dick ne parlent peut-être que d’une chose : la lutte du bien contre le mal…

La bête, il faut faire avec…

« Tourner la page fait prendre violemment
conscience du temps qui s’écoule et
de ce que fut notre pratique de l’existence…
Les racines sont-elles une prison ou un tremplin ? »

Notes : 

(1) – En architecture, un mascaron ou masque, est un ornement représentant généralement un masque, une figure humaine, parfois effrayante, à la fonction apotropaïque : sa fonction originale était d’éloigner les mauvais esprits afin qu’ils ne pénètrent pas dans la demeure.

(2) – Le Gawai (ou Gawai Dayak) est la grande fête traditionnelle des moissons célébrée à Bornéo (notamment au Sarawak) par les communautés Dayak (Iban, Bidayuh, Orang Ulu). Elle a lieu chaque année le 1er juin et s’articule autour de rituels de bénédiction.

(3) – https://classiques.uqam.ca/contemporains/Valastro_Orazio-Maria/Valastro_Orazio-Maria_photo/auteur_photo.html

(4) – https://ecotopie.be/publication/typologies-des-jeux/

(5) – https://fr.wikipedia.org/wiki/Guanyin_aux_Mille_Mains_et_aux_Mille_Yeux

 

8 sept. 2026