NB : Cette production du Comptoir Prospectiviste a été conçu dans le cadre du Space Transportation HUB du CNES et de l’ESA.
Il s’agit d’une spéculation dont le but est d’inciter à la réflexion. Ce n’est en aucun cas une prise de position institutionnelle.
Paris / Brême / Kourou.
En 2038, on fête les dix ans du déploiement des outils d’IA dédiés au transport spatial européen. À terme, ce système d’ingénierie algorithmique a pour mission de donner un avantage à tous les acteurs de l’aérospatial européen. Une première étape de son déploiement se concentre sur les moyens mis en commun dans la gestion des spatioports comme ceux de sauvegarde lors des lancements. Cet anniversaire est l’occasion d’un bilan d’étape pour l’European Space AI Agent Council (ESAIC), le pilote indépendant de ces moyens algorithmiques. Le bilan officiel s’affiche en termes flatteurs : une gouvernance fédérée qui associe agences, chercheurs et industriels, un « Pacte de la Donnée » qui structure l’anonymisation des données industrielles dans des data vaults institutionnels, des agents algorithmiques spécialisés et frugaux qui se sont substitués à la course à la force brute dans le calcul… Dans les conclusions de son rapport décennal publié cette semaine, l’ESAIC revendique une gestion améliorée des pas de tir européens. Malgré les contraintes liées à la nature stratégique des activités aérospatiales – une fusée demeure foncièrement une sorte de missile… –, l’organe de pilotage de l’IA aérospatiale européenne en rappelle les objectifs du déploiement de l’IA aérospatiale européenne, dont une réduction des temps de cycles de conception attendue avec des test bénéficiant directement de l’expérimentation in silico. Trois dossiers, pourtant, résistent à cette comptabilité auto-satisfaite.
Le premier concerne ce que les documents fondateurs nommaient la « sanctuarisation de la cognition humaine ». La refonte des cursus académiques avait été engagée au tournant des années 2030. Son but était de prémunir les ingénieurs juniors contre le délitement de leurs savoirs fondamentaux. Elle a produit des résultats qu’un audit indépendant commandé par le Parlement européen qualifie d’« inégaux ». Sur les bancs d’essai pédagogiques, les jeunes diplômés savent effectivement critiquer une inférence issue de l’IA. Mais en situation industrielle, sous contrainte de calendrier, les soit-disant acquis pédagogiques prennent trop souvent la forme d’une chambre d’enregistrement. Ils devaient pourtant garantir le maintien de la décision finale entre des mains humaines. « L’ingénieur est responsable sur le papier ; dans les faits, il est souvent contraint de valider en quelques minutes un flux de données générées, par exemple, par le jumeau numérique auquel il est associé. Les plannings interdisent toute relecture attentive, nécessairement chronophage », observe la rapporteuse de l’audit. Dans son rapport, elle pointe aussi la « fracture analogique ». Cette fracture renvoie à un phénomène déjà connu chez les consommateurs effrénés de services dématérialisés. Certains en arrivent à perdre l’expérience du tangible. Le rapport identifie un phénomène dans les milieux de l’ingénierie. Il désigne la ligne de partage entre les organisations, et les individus, capables de reconduire « à la main » les raisonnements que les algorithmiques exécutent pour eux, et celles qui ne le peuvent plus… N’y aurait-il pas là un coin d’ombre à explorer collectivement ?
Le deuxième dossier touche à un des talons d’Achille numérique de l’édifice. Les data vaults sécurisés dans une blockchain par verrouillage algorithmique. Ces infrastructures logicielles centralisées composent l’architecture de confiance dont les concepteurs eux-mêmes admettent, en privé, qu’elles ne sont qu’une réduction de surface d’attaque, non une garantie. Au cours des dix années qui viennent de s’écouler, les incidents n’ont pas manqué – et la plupart du temps minimisés. « Nous avons centralisé la confiance dans un outil unique et mutualisé les données dans des coffres-forts numériques communs ; nous avons donc centralisé la cible » note un chercheur en sécurité des systèmes sous couvert d’anonymat. Malgré l’observabilité algorithmique – parmi les efforts d’investissement majeurs de la décennie – qui permet de comprendre ce que les modèles produisent, « l’informatique reste une science inexacte. Elle est une accumulation de couches dont chacune hérite des défauts des précédentes, et ce, malgré la puissance des outils de diagnostic pilotés par les IA… car, dans le même temps, des IA développent de nouvelles attaques… » conclut-il.
Le troisième dossier est d’ordre plus général… et le secteur n’y répond que par l’esquive. Une coalition d’associations environnementales et de philosophes des sciences et techniques reproche au transport spatial européen de mobiliser, sous pavillon vertueux, une intelligence artificielle dont l’empreinte matérielle reste soustraite au regard. La frugalité algorithmique revendiquée n’efface pas les consommations électrique, en eau et en ressources des matériaux critiques. Et ces data centers, l’Europe les maintient au sol : refusant de dépendre d’externalisations étrangères, fussent-elles orbitales, elle assume sur son propre territoire la charge de son appareil d’apprentissage et d’inférence. Sa diplomatie conditionne pourtant l’accès aux infrastructures mutualisées à la décarbonation de l’écosystème industriel. Pourquoi ne l’impose-t-elle pas à ses systèmes algorithmiques ? « Calculer sobrement là où les concurrents calculent sans limite ne mesure ni ne plafonne l’empreinte absolue », résument les milieux environnementaux qui voient dans cette sobriété relative un effet d’optique masquant une croissance nette de la consommation. Pour l’Europe spatiale, la question pourrait devenir : « Une extension orbitale de l’outil IA est-elle une réponse pertinente au risque de démultiplier la demande ? ». Aucun comité de la gouvernance européenne ne l’a inscrite à son ordre du jour.
Dix ans après, la doctrine européenne tient debout. Mais elle tient comme tiennent les ouvrages d’art : par une maintenance continue, des inspections obstinées et l’acceptation lucide qu’aucun de ses piliers – pédagogique, politique, cryptographie et bien d’autres – n’est absolu dans ses limites et définitif dans sa définition. C’est peut-être la seule leçon que 2038 puisse apprendre du chemin parcouru depuis 2028 : une souveraineté algorithmique ne se décrète pas dans les textes fondateurs ; elle se vérifie, chaque jour, jusque dans les marges des rapports d’audit.
Les liens vers l’ensemble des articles produits par le Comptoir Prospectiviste pour le Space Transportation HUB de l’ESA et du CNES :
• L’Europe spatiale : entre rêve de souveraineté et urgence d’action
• « La Bascule » : retour sur le moment où l’Europe spatiale a décidé de tracer sa propre voie





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