L’inattendu | Les Mardis du Luxembourg

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L’inattendu | Les Mardis du Luxembourg

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Texte publié dans l’ouvrage collectif « Chroniques de l’intimité connectée » proposé en 2017 par les Mardis du Luxembourg et publié aux Editions Kawa

 


 

La petite famille marche sur le terre-plein central du boulevard. L’air est frais. Juste ce qu’il faut pour que la jeune maman ne s’inquiète pas pour le tout nouveau-né qui dort dans le cosy que porte son compagnon. Clara, Yzeim et le petit Elyan sont, pour la première fois, tous les trois ensembles : Elyan est né cinq jours auparavant. Aujourd’hui c’est le retour à la maison.

Le jeune couple habite en haut du neuvième arrondissement de Paris, au pied de la butte Montmartre. Leur appartement n’est pas bien grand. Il ne voit pas le soleil, il regarde au nord, mais Clara et Elyan s’y sentent bien.

Ils sont revenus de l’hôpital Pompidou en tram autonome. Le module à bord duquel ils se trouvaient les a déposé Place de Clichy : les jeunes parents avaient envie de marcher sous l’ombre des platanes qui s’épanouissent au milieu du grand boulevard. Ils marchent vers Pigalle.

Après quelques minutes, ils sont au pied de leur immeuble. A peine sont-ils arrivés qu’un petit module autonome de livraison les aborde : ce sont les valises de Clara qui arrivent de l’hôpital. Yzeim confie le couffin à Clara pour se saisir du petit container que vient de déposer l’automate qui, déjà, file vers une autre livraison. En quelques instants, il disparaît dans le flot des véhicules autonomes de toutes tailles qui occupent les rues de la capitale française, désormais à titre honorifique. De son côté, Yzeim a appeler le groom de la copropriété. Un petit robot roulant est sorti du hall de l’immeuble et s’est saisi sans difficultés du container. Il suit la petite famille vers leur appartement.

— Je ne pensais pas que tu avais emmené tant de trucs, à la maternité… Elle pèse un âne mort, ta valise !

Yzeim qui a repris le cosy des mains de Clara n’a pas pu s’empêcher de la taquiner.

 

 

« Dors tranquille, Chérie… Il va bien. Il dort. Maintenant, repose-toi ! Regarde… Tu vois : tout va bien ! »

Yzeim attire Clara contre son épaule. Il espère qu’elle va se rendormir. Ils sont rentrés depuis une semaine de la maternité et Clara peine toujours un peu à reprendre des couleurs par manque de sommeil : elle a décidé d’allaiter Elyan. A la maternité, on les a prévenu que les première jours seraient compliqués… le temps que la mère et l’enfant s’apprivoisent l’un l’autre !

Si les douleurs de la tétée ont plutôt tendance à s’amenuiser, Clara reste très angoissée : de jour comme de nuit, elle a du mal à laisser Elyan seul. Le berceau est dans la chambre à coucher du couple ; vue la taille de l’appartement, il n’y avait guère d’autre choix. Néanmoins, Clara ne peut s’empêcher de se relève plusieurs fois, chaque nuit, entre les tétées, pour vérifier que tout allait bien pour son petit. Ce qui ne lui laisse pas beaucoup de temps pour dormir. Le jour, la crainte du pire ne quitte pas la jeune maman qui ne se sépare pas du cosy dans lequel dort paisiblement le petit bout d’homme.

Pour aider sa compagne à reprendre confiance en elle et, surtout, à avoir confiance en son fils, tout petit et vagissant qu’il soit, Yzeim a acheté un babybot. La petite machine s’accroche aussi bien aux barreaux du lit qu’à la anse du cosy. Il transmet en permanence une image rassurante à la maman. Il affiche surtout le rythme cardiaque du nourrisson et celui de sa respiration : il fallait au moins ça pour que Clara accepte de s’abandonner au sommeil.

Contre son cou, Yzeim sent le souffle de Clara se ralentir et gagner en profondeur. Elle tient toujours en mains son smartpad qui affiche l’image apaisante d’Elyan. Lui, ildorme à poings fermés. Yzeim la connaît cette respiration : jeune amoureux, il a passé des heures à regarder dormir celle qui comblait son cœur. Après avoir fait l’amour, il lui arrivait de dessiner le corps alangui, nu, sur le lit. Ce corps qui devenait lourd avec la profondeur du sommeil. Yzeim espère bien que Clara retrouve vite cette confiance qui les avait animés dès les premiers temps de leur histoire d’amour. On verra dans les jours à venir… Pour le moment, elle dort !

 

 

— Bonjour madame Lackzy ! Entrez… Attention la porte est étroite… Voilà, nous y sommes. Bonjour crevette ! Ouh… Mais on est bien éveillé, dites-moi !

Clara s’assied dans le fauteuil qui fait face au bureau du docteur Merlho. Comme à son habitude, la pédiatre est enjouée. Il est vrai que la visite de ce jour n’est qu’une visite de routine pour Elyan. Il a six mois. Il est vif. Ses grand yeux noirs d’encre suivent avec avidité tout ce qui passe à la portée de son regard. 

Sur l’holo-écran qui scintille au milieu du bureau apparaît le dossier d’Elyan.

— Alors, voyons voir comment on a bien poussé au cours de ces huit dernières semaines… Vous avez le babybot d’Elyan, madame Lackzy ? Je peux le voir ?

Clara tend au docteur un petit automate. 

— Ah, très bien… Vous avez fait la mise à jour du SafeWatch vers le SafeGuard. Vous pouvez le reprendre, merci. Vous connaissez la procédure : votre index droit et la main droite d’Elyan sur la plaque de verre devant… Merci ! Et… J’ai toutes les données… les constantes vitales du petit prince… Et… Tout va bien : prise de poids, mobilité, sommeil… Un vrai bonheur, ce bonhomme.

Assis sur les genoux de sa mère, Elyan regarde avec attention le visage souriant de la dame derrière son grand bureau.

« Très bien. La prochaine fois, on se voit dans… six mois. D’accord ? Et, en cas de petit problème : n’hésitez pas à prendre rendez-vous ! On approche de l’hiver. Ne laissez pas s’installer un mauvais rhume, d’accord ? »

Tout en parlant, le docteur Merhlo a raccompagné Elyan dans son cosy et Clara à la porte du cabinet. Quand la porte se ferme, on l’entend inviter un nouveau patient de la salle d’attente à se rendre à son cabinet.

 

 

Elyan se tient fermement à la jambe de sa mère. Dressé sur ses petites jambes, tout le corps oscille dangereusement mais son regard est volontaire. Tourné vers son père qui se tient accroupi, il n’a que quelques à faire pour se jeter dans ses bras.

Yzeim, de la voix, l’encourage Elyan.

Elyan s’élance. Il pose un pied devant lui, puis un autre. Il lâche le jean de Clara et tend les mains vers son père. Pourtant à mi-chemin, la gravité semble reprendre son pouvoir sur le petit corps, alourdi par la couche qui lui grossit son petit popotin… Mais cette couche sert aussi d’amortisseur quand on retombe sur ses fesses !

Elyan se remet à quatre pattes et cherche à se relever. Sans point s’appuis, ce n’est pas évident… A ce moment, une peluche qui était assise au pied du canapé se redresse et vient se placer près d’Elyan, lui apportant le coup de patte qui permet à Elyan de se redresser.

— Lalou ! s’écrie Clara. Merci, Lalou, le super copain ! Allez, maintenant, vas-y, mon chéri, marche vers papa…

Elyan enchaine les trois ou quatre pas qui le séparent de son père et se jette à son cou. Yzeim se saisit de son fils et se redresse vivement pour le faire voler autour de lui. Elyan laisse échapper un rire cristallin qui remplit toute la pièce…

 

 

Aujourd’hui c’est la course : Yzeim est à Strasbourg auprès de ses parents. Myriam, la mère d’Yzeim a encore fait un AVC. Yozef, son père, a demandé à son fils de l’aide : le corps médical n’arrive pas à stabiliser l’état vasculaire de la sexagénaire qui, s’enfonce un peu plus, à chaque attaque.

Clara est restée à Paris, avec Elyan. Yozef n’a pas voulu qu’Elyan voit sa grand-mère déboussolée au point de ne plus reconnaître son mari ou bien son  propre fils. Mais, aujourd’hui, Clara doit se rendre chez un client. Elle passe prendre Elyan à la sortie de l’école. Une maîtresse se tient au portail, jettant un œil scrutateur sur chaque enfant qui retrouve un papa, une nounou, une maman, un grand frère ou un androïd… C’est Edith, la maîtresse de CE2 d’Elyan.

— Bonsoir Elyan, à demain ! lui lance la jeune femme quand Elyan passe devant elle, en trombe, pour se jeter dans les bras de sa mère.
— Dis au revoir à Edith, Elyan…

Le tenant par les épaules, Clara retourne Elyan vers sa maitresse. Elle se penche vers lui. Elyan pose une bise furtive sur la joue tendue pour se retourner aussitôt vers sa mère.

— Les dames, ça ne l’intéresse pas trop… dis Clara, comme pour s’excuser maladroitement de la timidité de son fils.
— Oh, je vous rassure, ça ne durera pas ! lui répond avec légèreté l’institutrice qui a déjà repris sa tâche de surveillance.

Sur le chemin du retour, Clara s’arrête à la boulangerie pour prendre un croissant à Elyan. C’est loin d’être une habitude. Normalement, le goûter se passe à la maison. Mais, ce soir, Clara a quelque chose à se faire pardonner par son fils.

— Mon loulou, on va rentrer à la maison. Après il va falloir que je ressorte. Je dois te laisser seul à la maison. Tu seras avec Lalou. D’accord ?

Elyan mange son croissant comme s’il n’avait rien avalé depuis des semaines. Hoche de la tête sans plus de cérémonie : le malaise de sa mère ne semble pas le toucher. D’habitude, il a une nounou qui le garde. Mais le départ précipité d’Yzeim auprès de ses parents n’a pas permit à Clara de trouver quelqu’un. En même temps, elle sait qu’elle peut compter sur la peluche. Ils en sont à sa quatrième mise à jour. Si l’IA est bien celle qui suit Elyan depuis son retour de la maternité, désormais, c’est un petit robot d’un peu moins d’un mètre. La machine peut grandir d’un cinquième de sa taille avant qu’il ne soit conseillé de changer le hardware. Et, même en fin de croissance, drôle de terme pour une machine, la peluche autonome qui cache ses artifices mécaniques sous un pelage de koala dodu reste fort comme un humain adulte… Clara sait aussi qu’elle a toujours accès à la vue du robot. Même en clientèle, elle peut discrètement vérifier ce que voit Lalou grâce à ses lentilles de contacts augmentées. Et le programme de la machine qui, sur certains points, connait mieux Elyan que ses propres parents est tout à fait capable de prévenir les secours en cas de nécessité et même de leur ouvrir la porte !

— Détend-toi, ma grande. Respire un grand coup et pense à ton essayage. Clara tente de se concentrer sur l’essayage de la robe qu’elle vient de finir. Elle doit se rendre Belleville. Elle en aurait pour moins d’une vingtaine de minutes en métro. Mais, stressée, elle préfère rester en surface, à l’air libre de la ville. C’est un pod autonome qui l’emmène vers son rendez-vous, se faufilant avec agilité et sans heurt au milieu de la circulation…

 

 

— Elyan, vient me voir !

Yzeim est assis dans le canapé du salon. Lalou se tient debout, près de lui. Il mesure un mètre vingt. Le koala a laissé la place à un être artificiel que l’on pourrait croire être sorti d’un dessin animé. Lalou se tient debout, parfaitement immobile. Yzeim l’a mit en mode “programmation et consignes”. Elyan sort de sa chambre en trainant des pieds. Clara et Yzeim ont donné leur chambre au garçon de 11 ans, voilà quelques années. Ils dorment dans le canapé convertible. Heureusement, il est motorisé. La centrale domotique de l’appartement se charge du changement de configuration, chaque soir.

Elyan voit une grosse ride barrer le front de son père. Il ralentit au fur et à mesure qu’il en approche.

— Elyan, avec maman, on vient de recevoir un message du collège. En début de semaine, tu n’as pas rendu ton exposé de géographie. Ton professeur te l’a demandé plusieurs fois, en vain. Je viens de voir avec Lalou. Il me dit que tu l’as fait. Enfin… il me dit que tu lui a confirmé avoir fait ce devoir… Donc, tu as menti à ton bot et à ton professeur. Pour la machine, c’est pas grave… si ce n’est que en lui mentant, c’est à maman et moi que tu mens… et tu as menti à ton professeur, ce qui est plus grave. Mettons les choses au clair : cet “accident”, Yzeim fait le geste des guillemets, c’est une fois. Pas deux ! On s’est bien compris ?

Elyan, sans un mot, fait oui de la tête. Yzeim se tourne vers Lalou qui est resté impassible durant tout la diatribe paternelle.

— Lalou, changement de consigne pour les devoirs de classe : je veux une vérification effective de tous les devoirs. Passer en confirmation humaine pour tous les gros devoirs et autres dossiers à préparer à la maison. Intégré ?

La machine qui maintenant regarde Yzeim articule sans hésitation aucune : “Ordre intégré et confirmé.” Instantanément, son attitude redevient plus souple… plus organique. D’un geste délicat, il entraîne de jeune garçon vers sa chambre. Comme à son habitude, Elyan n’a pas dit un mot.

— Allez, vient Elyan dit Lalou, on va finir les devoirs.

 

 

— C’est bon… J’ai treize ans ! Je ne suis plus un gamin. Maman, papa, pouvez-vous, s’il vous plait, annuler la double authentification parentale de Lalou. J’aimerai être le seul à y avoir accès maintenant. J’ai le droit au respect de ma vie privée, non ?

 

 

— Elyan, s’il te plait, ouvre la porte. Parle-nous…

Voilà plusieurs minutes que Clara, Yzeim et Lalou se tiennent derrière la porte de d’Elyan. Celui-ci est rentré du lycée voilà près d’une heure. Déjà d’un caractère taciturne, il en entré dans l’appartement comme une trombe, encore plus refermé sur lui-même que d’habitude, sans dire un mot à ses parents qui profitaient de cette matinée de samedi. Elyan s’est précipité dans sa chambre. Il a fait sortir Lalou en hurlant dessus : “Salaud ! Foutue machine ! Casse-toi”. Et la porte s’est violemment refermée sur le reste de l’appartement, devenu étrangement silencieux. Les deux parents ont à peine eu le temps de réagir tant la scène s’est déroulée avec rapidité. Et depuis une heure, ils essayent de comprendre ce qui se passe… En vain. La machine ne leur apportant aucun éclairage sur la situation. 

— Elyan, s’il te plait, ouvre la porte. Que s’est-il passé ?

D’un coup, contre toute attente, la porte de la chambre s’ouvre. Elyan sort de sa chambre, l’œil noir. Il tient à la main une bat de baseball.

— Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui se passe ? Je vais vous le dire. Il se passe que vous me faite tous chier, y compris cette maudite machine ! Vous m’avez toujours dit que s’était la confiance qui devait nous unir… mais vous m’avez menti pendant toutes ses années. Pire que ça : vous avez abandonné votre autorité au robot. Pire que tout : vous m’avez espionné au travers lui.

Elyan, est aussi grand que son père. Il avance lentement. Sa mère est muette de voir son fils animé d’une telle colère. Elyan avance toujours, son attention centrée sur Lalou qui ne bouge pas.

— Mais de quoi parles tu ? demande Yzeim qui essaye de paraître le plus sûr de lui que possible.
— De quoi je parle ? DE QUOI JE PARLE hurle Elyan. Il ferme les yeux un instant et reprend étrangement calme. Vous savez, le week-end où vous êtes partis chez les parents de maman, je suis resté seul.
— Oui… Yzeim a du mal à garder son assurance. Il sent la catastrophe arriver.
— Je ne suis pas resté à l’appartement le samedi soir. Après vous avoir eu au visio, je suis sorti. Je suis allé chez une amie, Lila. Mais, je crois que vous la connaissez, non ? Pour être sûr que vous ne soyez averti de cette petite sortie, j’ai emmené Lalou avec moi.

Les parents de Lila étaient absents aussi, ce soir là. On a laissé nos bots hors de la chambre. Mais, j’imagine que le bruit que nous avons fait les ont renseigné sur nos activités. C’est là que vous avez merdé. Un, contre mon avis, vous gardé un contrôle sur Lalou : c’est comme ça qu’il vous a dit que j’étais sorti de l’appartement, sans vous avertir, pour m’envoyé en l’air avec Lila. Deux, vous avez appelé les parents de Lila, l’air de rien, avec des questions à la con. Il ne leur a pas fallu longtemps pour comprendre ce que vous cherchiez à savoir. Donc, TROIS : Lila s’est faite engueulé par ses parents et ils ont repris la main sur son bot. QUATRE, Lila m’a plaqué. CINQ, je suis la risée du lycée : Lila raconte a qui veut l’entendre que je ne suis qu’un moufflet sous l’emprise de ses parents ! MANIPULÉ PAR SON PROPRE BOT !

A peine sa phrase finie, Elyan fait un grand pas en direction de Lalou. Dans le même geste il dresse sa bat de baseball et l’abat violemment sur la tête de la machine. Elle n’a pas esquissé le moindre geste pour se défendre. Elyan devait savoir qu’il ne risquait pas de se heurter à un mouvement de défense de la part de la machine. Avec acharnement, il frappe le robot qui, maintenant, gît au sol. Yzeim essaye de s’interposer entre son fils et le tas de mécanique inerte. De ses mains tremblantes, Clara tente de saisir le visage de son fils, rouge de colère.

Yzeim et Clara n’avait pas entendu Elyan parlé autant depuis des mois. Ils essayaient de se rassurer en attribuant le mutisme de leur fils à l’adolescence. Mais le mal semblait être bien plus profond.

Maintenant, Elyan se tient au dessus de ce qu’il reste du robot qui l’accompagné tout au long de sa croissance. Le souffle d’Elyan semble se ralentir. La colère reflue. Le calme revient dans le petit appartement parisien. Les parents se sont rapprochés de leurs fils, ne sachant pas trop s’ils peuvent l’enlacer. Les mains de Clara se sont arrêtées à mi-course sur le regard insistant d’Yzeim.

Au même instant, un dong caractéristique se fait entendre. L’holo-écran s’allume et le visage de Lalou apparait.

— Elyan, n’en veut pas à tes parents. Ils n’y sont pour rien dans ce que tu viens de raconter. J’ai rompu moi-même le protocole de sécurité sur la vie privée. J’ai considère que tu étais en danger : tu étais sorti seul, la nuit, sans prévenir tes parents. Je ne savais rien de cette jeune fille. Je ne savais même pas si vous utilisé des préservatifs durant vos nombreux ébats sexuels. Je n’ai fait que répondre à la programmation induite tout au long des années que nous avons passée ensemble. Et puis, tu le sais bien : détruire mon véhicule ne rime à rien. Ca te fait peut-être du bien. Moi, je pense que tu te fais du mal.

L’image du robot se tourne vers les deux parents, restés muets. La situation semble leur échapper.

— Yzeim, Clara. L’assurance couvre les frais de cet accident. Je viens de me commander un nouveau véhicule. Il sera livré à l’appartement dans moins d’une heure.

 

 

Quand la nouvelle machine est entrée dans l’appartement, Elyan était retourné dans sa chambre, sans dire un mot. La machine à redémarré. Et Lalou était à nouveau physiquement présent dans l’appartement. Yzeim et Clara étaient dans la petite cuisine. Ils prenaient un thé, essayant, tant bien que mal de se remettre des émotions de cette bien étrange journée. Lalou, après avoir affectué les vérifications d’usage et appliqué les ajustements nécessaire à son nouveau corps, se dirigea vers la chambre d’Elyan.

— Non, Lalou. Reste dehors lui lança Yzeim. Il se disait qu’il valait mieux que, pendant un temps, la machine reste à distance de son fils… Un peu comme il restait, dans la cuisine, son mug fumant, à la main.

 

 

De ce jour, Elyan n’a plus dit un mot. Il n’a plus touché à un ordinateur. Son smartpad, son oreillette intra-auriculaire, ses lentilles augmentées… Il s’est séparé de tout ce qui pouvait le rattacher au monde numérique. Il passe ses journées assis sur son lit. Pour ses repas, Clara lui pose un plateau sur le lit. Alors, Elyan se lève et ferme la porte. Il ne veut plus le moindre témoin aux gestes qu’il accomplit au quotidien.

Yzeim et Clara ont rendu Lalou. Ils ont arrêté leur abonnement “Du babybot au cobot” auprès de leur provider robotique. Le commercial a bien tenté de leur faire changer d’avis en mettant en avant tous les avantages accumulés au cours des années qu’ils allaient perdre sur un coup de tête. Mais rien n’y fit : Clara et Yzeim étaient décidés à rompre les liens avec un passé qu’ils voulaient révolu, dans l’espoir de retrouver leur fils. Ils ont surtout refusé de garder une sauvegarde de l’IA de Lalou dont les interventions inattendues avaient tant fait de mal à leur famille.

Quelques semaines plus tard, Yzeim a découvert qu’Elyan profitait de la nuit pour venir prendre des livres dans la bibliothèque. Alors, il en achète régulièrement pour qu’Elyan ait toujours des choses nouvelles à lire. Avare de ce petit bout de complicité implicite qu’il semble avoir retrouvé avec son fils, il n’a rien dit à Clara. De peur aussi qu’elle ne s’emballe à l’excès de ce qu’il serait indécent d’appeler une embellie de l’etat d’Elyan. Mais, voyant la bibliothèque s’aggrandir à un rythme plus rapide que la capacite de lecture de son mari, il a fallu que celui-ci s’ouvre à sa femme de ce petit trésor. Avec maintes précautions. Depuis, ils partagent ensemble ce précieux petit bout de vie de famille…

“Peut-être qu’il est en train de se reconstruire” espèrent les deux parents. Mais qui sait vraiment ce qu’il se passe dans un cerveau biologique ?

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