Tricheuse de Perrine Desmichel | Le Cherche Midi

Roman , Le Cherche Midi, 2026

Perrine Desmichel signait son nouveau livre au Salon Sciences et Fictions  de Palaiseau il y a quelques semaines. Nous étions l’un en face de l’autre, elle avec Tricheuse  et moi avec mon Serre-Joint sacré . A côté de nous Claudine Le Tourneur d’Ison qui propose son remarquable Bibliothèque d’Alexandrie dont j’ai fait la recension ici. Et, à portée de voix, Etienne Klein.

Nous faisons connaissance et les conversations s’engagent…

Je lis les deux livres dans les jours qui suivent. On a pu lire mon admiration pour le livre de Claudine.

Le livre de Perrine Desmichel n’est pas moins épatant ! Une satire enjouée et sans concession de la course à la carrière et aux honneurs dans le monde universitaire. Une chronique désabusée de l’amitié compliquée par les hallucinations des gurus, de l’amour qui dérape, des actes manqués qui donnent le vertige. Et surtout un roman subtil et parfois cruel tendu par un rapport ambivalent avec l’exactitude , le jeu avec la vérité ,  la manipulation des données … bref la triche pour monter dans la hiérarchie académique, pour essayer de devenir ce que l’on est – ou ce que l’on croit qu’on est.

Mais cette triche en est-elle une ? Pour un lecteur peu au fait des arcanes subtiles et intraitables des mandarins auto célébrés (ou pas – mais toujours ambitieux et retords ) dans les universités nord-américaines ou parisiennes, ce n’est pas tant la mécanique absconse des manipulations décrites qui sidèrent que les enjeux, les angoisses , les désirs, les haines farouches qu’elles génèrent.

Perrine est à la fois joviale et amère, incroyablement fine dans la description d’une trajectoire universitaire sans doute très respectable mais au service d’un système dont la potentielle respectabilité fait un peu sourire – voire peut agacer pour qui n’est pas dans le sérail – : les études marketing donc… Tout ça pour ça ? Pour savoir quoi dire aux Républicains pour qu’ils boivent du café bio – surtout pas le même discours pour que les Démocrates achètent le même produit. Sémantique idéologique en concurrence, même acte d’achat.

On est tenté de s’interroger. Comment de telles intelligences s’attardent elles sur des sujets aussi dérisoires ?  

Si l’ironie surplombe de débat, elle ne le clôt pas. On lit entre les lignes l’impossibilité contemporaine de tirer à boulets rouges sur la manipulation des foules : les politiques, les églises, les célébrités, les influenceurs sont tous responsables… sont-ils coupables ? L’histoire de l’humanité n’est-elle pas un recyclage permanent des stratégies d’influence ?

L’auteur de ces lignes en sait quelque chose puisqu’il en a fait son métier … FuturHebdo se nourrit de ces questions. Le livre de Perrine est au cœur de nos préoccupations. Elle est enseignante chercheuse à l’ESCP. Elle sait de quoi elle parle. Son témoignage est puissamment ethnographique. Par sa noirceur parfois , sa lucidité et encore une fois son humour ravageur il est d’une vérité époustouflante. Je me doute bien que Vanessa n’est pas Perrine, mais il y a fort à parier que Vanessa existe quelque part. Le pacte qui passe avec le lecteur est un pacte de vraisemblance, me confie Perrine,  pas de vérité. Vanessa est une sorte d’archétype de la victime d’un système. En ce sens Perrine est d’abord une écrivaine. La démarche ethnographique vient consolider son travail.

Perrine est sans concession. Elle écrit avec un sourire pétillant, tout autant qu’une rigueur subtile dans l’amertume . Cette écriture puissante est libre à la fois distanciée et lucide , incroyablement contemporaine, on a l’impression en la lisant de découvrir une sorte de paysage intime/extime, à la fois tendre et critique avec une forme de distance dans l’empathie et sans la moindre concession.

La justesse de l’écriture  est impressionnante : subtile, articulée, fluide pour faire triompher  l’ironie de son projet. 

Donc, on hésite : récit ? roman ? chronique ?

Aucune concession pour les personnages, aucune concession pour elle-même avec une forme de cruauté parfois, de lucidité toujours sur chacun des protagonistes peu s’en sortent, ni sont indemnes ;  les lieux eux-mêmes Chicago, Créteil, les situations font de Tricheuse une  sorte de conte un peu amer d’une grande justesse. 

On soupçonne qu’il y a évidemment une part de vérité, mais c’est le récit d’abord qui est là, et c’est la littérature dans sa puissance ontologique qui nous intéresse. Bon… puissance ontologique  c’est un peu prétentieux mais ça veut quand même dire que ça dévoile des éléments de réels qui reconfigure l’expérience du lecteur.

La triche de Vanessa n’était pas bien méchante… ce qui en dit long sur la normalisation de la triche dans le monde académique, mais sûrement dans beaucoup d’autres univers.  

Ceci est d’autant plus d’actualité qu’Etienne Klein signait donc avec nous à Palaiseau quelques jours avant que la tempête de son affaire ne se déclenche. Nous nous étions mutuellement dédicacé nos bouquins et je garde pour lui une affection particulière, contre vents et marées. Mais ceci est une autre histoire.


Tricheuse Desmichel : https://escp.eu/faculty-research/faculty-members/desmichel-perrine

26 oct. 2026