Ce que « SEUL SUR MARS » aurait à nous dire sur demain

Olivier Parent Commentaires fermés sur Ce que « SEUL SUR MARS » aurait à nous dire sur demain
Ce que « SEUL SUR MARS » aurait à nous dire sur demain

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Deux ou trois choses que SEUL SUR MARS, le nouveau film de Ridley Scott, aurait à nous dire sur demain… « Dis-moi quel film tu regardes, je te dirais quel avenir tu te prépares » pourrait tout aussi bien dire le prospectiviste…

 

Une co-production Huffington Post France et Le Comptoir Prospectiviste
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Réalisation : Ridley Scott
Scénario : Drew Goddard
Distribution : Jessica Chastain, Matt Damon, Kristen Wiig, Sebastian Stan, Sean Bean
Durée : 221 minutes
Sortie : 21 octobre 2015

 

Avant d’aller voir « Seul sur Mars », il est nécessaire de faire quelques révisions. Prenez le temps de regarder à nouveau des films comme « L’étoffe de héros » (de Philip Kaufman, 1983), Apollo 13 (de Ron Howard, 1995) ou bien encore Space Cowboys (de Clint Eastwood, 2000), sans parler du récent Gravity (de Alfonso Cuaron, 2013) ! Tous ces films évoquent une seule et même évidence : dans l’aventure de la conquête spatiale, l’homme se trouve toujours seul face à une adversité sans commune mesure. Face à cette « nouvelle frontière », l’homme ne pourra avoir recours qu’à ses seuls talents pour survivre et faire de cette colonisation une réussite !

Malheureusement pour Mark Watney, et bien heureusement pour Matt Damon qui en tient le rôle à l’écran, cette règle de solitude va encore se vérifier dans « Seul sur Mars ».

Sans rien dévoiler de l’intrigue du film adapté du roman éponyme de Andy Weir, publié en 2011 (paru en France, en 2014, chez Bragelonne), on peut tirer quelques enseignements de ce bref épisode de l’histoire d’un avenir proche de l’humanité, raconté au travers des déboirs de ce pauvre botaniste coincé malgré lui sur la planète rouge. Le premier d’entre eux, et ça tient quasiment de la règle tant ce constat se retrouve dans l’ensemble des films cités plus haut, est que l’homme s’élance dans la conquête de ces nouveaux espaces avec ses seules capacités, tant physiques qu’intellectuelles, pour venir à bout des épreuves qui ne manqueront pas de se dresser face à lui. Voir ce constat érigé en règle dans ce film est étonnant car la NASA, l’autre héros du film de Ridley Scott, travaille dès aujourd’hui à développer des assistants robotiques pour accompagner ses astronautes dans leurs missions “hors-Terre”. Ils sont issus du programme Robonaut, développé conjointement avec la DARPA.

Ainsi, en 2011, la station spatiale internationale a reçu un exemplaire de la deuxième version de cet machine de haute technologie qui, à ce jour, reste un “homme-tronc”. En effet, le Robonaut n’a pas encore de jambe et ses capacités restent limitées : les bras de la machine de 2011 ne pouvaient porter que 9 kilogrammes chacun. Mais l’idée est là. Alors, pourquoi les astronautes de “Seul sur Mars” ne sont pas accompagnés d’une machine autonome, d’un Robonaut “version 36” ? Quand Andy Weir a écrit son roman, la NASA communiquait déjà sur ce programme !

On peut interpreter cette absence frappante de diverses manières. Tout d’abord, ce peut être pour se démarquer d’autres films qui ont eu pour décor la planète Mars. Ce sont “Mission to Mars” (de Brian de Palma, 2000) et “Planète Rouge” (de Antony Hoffman, 2000). Outre qu’ils relatent eux aussi les mésaventures des premières missions humaines sur Mars, ces deux films avaient de commun d’être des Space Opera, des films d’aventure qui ne s’imposaient que peu de limites : Le film de Brian de Palma finissait par un contact mystico-extra-terrestre convenu et celui de Hoffman dans un autodafé expiatoire déclanché par un Val Kilmer sacrificiel, dernier rempart de l’humanité contre une mutation incontrôlée provoquée par une terraformation aléatoire… Sans parler, toujours dans “Planète Rouge”, du robot qui se retourne contre l’équipage humain, la machine ayant activé un programme militaire — de guerilla urbaine — suite à un dysfonctionnement opportun… Aussi, faut-il être stupide pour laisser traîner des pas de programmes béliqueux au cœur d’une IA qui est sensée assister les être humains dans une des missions les plus dangereuses et complexes qui soit !

Si “Seul sur Mars” est bien un film de Science-Fiction — l’humanité n’ira sur Mars pas avant une bonne génération — il fait parti d’un sous genre de la SF : l’anticipation. Dans le subtile équilibre que doit maintenir la Science-Fiction entre ses deux influences — sciences et fiction — la réalisation, tout comme l’auteur du roman original, semble avoir voulu insister sur la dimension “sciences” de la narration, une dimension réaliste. Car, le robot est toujours de l’ordre de la fiction. Si le robot avait été “injecté” dans l’histoire, il aurait fallu se poser la question de son autonomie. Non pas une autonomie énergétique mais bien celle dans l’ordre des décisions à prendre par elle-même. En d’autres termes, quel aurait été le niveau d’intelligence artificielle dont cette machine aurait été dotée ? Ce posant cette question, le film aurait immanquablement glissé du côte “fiction” de la SF. Cette absence renforce donc le lien de paranté de “Seul sur Mars” avec les grands films d’aventure, sans lapin blanc sorti d’un chapeau de magicien.

Une autre interprétation à cette absence robotique peut être la volonté d’insister sur la solitude des équipages qui partent à des millions de kilomètres de la terre. Selon les positions de la Terre et de Mars, sur leur orbites respectifs, la distance qui séparent les deux planètes varie entre 55 et 400 millions de kilomètres. Ces distances pouvant s’exprimer en temps-lumière, on obtient de 3 à 22 minutes-lumière. Ce qui à une facheuse tendance à compliquer les communications entre la base terrestre et l’équipage dans l’espace ! Aussi cette absence de robot oblige les être humains à ne pas déléguer une partie de leur décisions à un programme d’intelligence artificielle. Quand au début du film, l’équipage se voit contraint d’abandonner la mission de toute urgence, ils n’ont à leur disposition que les données que leur fournissent les satellites en orbite autour de Mars et les interprétations des gros calculateurs-météorologistes terriens mais qui ne leur parviennent qu’après de très longues minutes de voyage, à la vitesse de la lumière. Donc aucune assistance artificielle en temps réel.  Rester… partir ? C’est au commandant de la mission Arès 3, la mission dont est membre Mark Watney, de prendre la décision finale avec les données à sa portée immédiate.

Enfin, l’absence de robot au sein de l’équipage d’Arès 3 va obligé le botaniste, héros malgré lui, à ne faire appel qu’à ses seules capacités humaines pour faire face à l’accumulation d’épreuves ! Il en sera de même pour l’ensemble des humains qui vont participer à son sauvetage. Et là, le film aborde une dimension vraiment originale : une fois le constat de sa situation accepté, Watney n’aura de cesse de détourner tous les objets qui se présentent à lui de leurs fonctions premières pour assurer sa survie.

Le livre est un florilège de raisonnements scientifiques et techniques — à des fins pratiques — qui finissent par offrir à ce pauvre gars, paumé sous sa tente martienne, quelques heures de survie, puis quelques jours, semaines… on finit tout de même par compter en mois ! De son côté, le film montre les moments les plus visuelles de cette lutte contre une adversité acharnée. On apprend à “fabriquer” de l’eau, ça aide à la survie, on apprend à écrire avec clavier simplifié et circulaire, c’est plus long mais plus précis quand les mains sur le clavier sont situées à des millions de kilomètres, on apprend à se chauffer avec un isotope du plutonium, on apprend à se diriger comme Iron Man… En sortant du film, on saura même fertiliser une terre stérile !

Sans jamais tomber dans le ridicule d’un MacGyver spatial, le film fait surtout l’éloge du hacking. On réduit habituellement le travail du hacker aux domaines de l’informatique. On réduit habituellement cette démarche à la simple destruction de données, à l’ouverture de portes (informatiques) closes. “Seul sur Mars” est un film de hacking, dans le sens du détournement, du bidouillage… dans le sens où, quand on connait le but à atteindre et les moyens théoriques qui mènent ce but, on peut toujours détourner, adapter les fonctions des objets qui sont à notre disposition pour arriver à nos fins. Cela implique de savoir que l’eau est faite de deux atomes d’hydrogène et d’un d’oxygène, que pour réaliser une réaction chimique il faut souvent un catalyseur, que le sang contient des plaquettes qui peuvent boucher des trous, qu’on trouve des bactéries là où on ne s’y attend pas, qu’une action provoque toujours une réaction, qu’un fichier informatique peut contenir plus que ce que son extension n’indique… Un véritable éloge à un savoir encyclopédique, humaniste même, mais surtout une invitation à toujours penser “de côté”, le hacking, le détournement, l’adaptation comme une attitude, une philosophie de vie !

Si des films tels que “I, Robot” (Alex Proyas, 2004), tout comme les romans de Isaac Asimov dont il est issu, mettent en avant le risque pour l’humainté d’une trop grande dépendance aux robots et à leurs intelligences artificielles, “Seul sur Mars” raconte une branche future de l’histoire de l’humanité dans laquelle, celle-ci, avance selon ses seules décisions, une éventualité racontée par plusieurs romanciers comme Frank Herbert et, bien sûr, Isaac Asimov.

“Seul sur Mars” est un film à la gloire l’intelligence humaine et sa capacité d’adaptation. C’est un film sur la nécessité de la continuité des connaissances. Un rupture, une hyper-spécialisation pouvant entraîner un incapacité à résoudre des situations critiques, bien que nous ne soyons pas tous destinés à nous retrouver seuls sur Mars… Reste à savoir dans lequel de ces embranchements notre humanité est en train de s’engager ? L’assistance des machines au risques de la dépendance et, voire, de la soumission ou l’imprévision, voire l’imprécision de décisions (quotidienne)  à prendre à l’aune de la seule volonté de nos individualités humaines ?

 

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