Ce que « MOON » nous dit sur demain | Space’ibles

Olivier Parent Commentaires fermés sur Ce que « MOON » nous dit sur demain | Space’ibles
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Deux ou trois choses que MOON, le film de Duncan Jones, aurait à nous dire sur demain… « Dis-moi quel film tu regardes, je te dirai quel avenir tu te prépares » pourrait tout aussi bien dire le prospectiviste…


Un coproduction Space’ibles by CNES et
FuturHebdo by Le Comptoir Prospectiviste


 

Chronique conçue en collaboration avec Space’ibles, l’Observatoire de Prospective Spatiale, initiative du CNES.


 Réalisation : Duncan Jones

Scénario : Nathan Parker, Duncan Jones
Distribution : Sam RockwellKevin SpaceyDominique McElligottKaya Scodelario
Durée : 97 minutes
Sortie : 2009

Le film Moon, de Duncan Jones, se déroule dans un avenir proche et plutôt probable de l’avenir de l’humanité. Un avenir dans lequel les humains seront partis à la conquête de l’Espace, au-delà de la simple orbite terrestre. Un avenir dans lequel Iter, le démonstrateur de fusion nucléaire, en cours de construction, dans le sud de la France, à Cadarache, sera devenu une réalité industrielle, assurant ainsi à l’humanité un accès à une énergie quasiment illimitée et annoncée sans impacts écologiques notables.

Cette énergie issue de la fusion de deux atomes légers nécessitera un carburant. Ce sera l’hydrogène, le plus petit des atomes. Mais pas sous sa forme la plus courante. A partir de 2030… 35, Iter commencera à fonctionner avec un mélange de deutérium et de tritium, deux isotopes de l’hydrogène. Un isotope étant une variation, au cœur d’un noyau, du nombre de neutrons pour un même nombre de protons, ce dernier fixant la nature de l’atome considéré. Si le premier isotope se trouve en relative abondance dans l’eau terrestre (quelques dizaines de milligrammes de deutérium par mètres cubes d’eau de mer), le second n’existe naturellement sur Terre qu’en quantités infinitésimales : de l’ordre de 3 à 4 kilogrammes répartis sur toute la surface de la Terre ! On pourrait développer des réacteurs à fusion thermonucléaire fonctionnant avec uniquement du deutérium. Mais la réaction combinant deutérium et tritium génère 4 fois plus d’énergie ! Il faudra donc produire artificiellement du tritium. Une autre réaction thermonucléaire encore un peu plus efficace combine du deutérium et de l’hélium 3, un isotope non radioactif de l’hélium, présent en relative abondance à la surface de la Lune, dans la régolite, la roche lunaire. Cet hélium 3 provient du soleil, porté par les vents solaires depuis des milliards d’années. D’où la mission de 3 ans de Sam Bell, le malheureux héros de Moon, enfermé dans une station d’extraction d’hélium 3, sur la face cachée de la Lune.

Si, dans le film Moon, la conquête spatiale semble maîtrisée (la station dans laquelle vit Sam est fonctionnelle et même luxueuse en comparaison de l’ISS !), elle n’est pas pour autant passée en phase industrielle : Sam est le seul humain présent dans la base de Sarrang sans aucune autre base lunaire à proximité pour rompre sa solitude et son isolement. Et, en plus, il est privé de tous contacts directs avec la Terre suite au dysfonctionnement d’un satellite de communication. Les messages de la famille de Sam et de ses employeurs et ses réponses doivent transiter par des relais autour de Jupiter, interdisant toutes communications en temps réel.

Pendant ce temps, d’immenses moissonneuses automatiques projettent au loin des résidus de régolite expurgés de leur précieuse récolte d’hélium 3… générant d’immenses nuages de poussière qui, selon les dernières études, auraient la fâcheuse tendance à rester en suspension. En effet, à la surface de la Lune, corps céleste léger et sans atmosphère, les grains de poussières arrachés au sol pourraient acquérir une force électrostatique supérieur à la gravité lunaire… d’où, on s’en doute, une pollution très importante aux conséquences encore mal évaluées pour les matériels et donc pour les humains : on ne sait qu’une chose : la poussière de régolite est particulièrement collante et très abrasive. Les astronomes pourraient être également perdants avec ce type d’exploitation minière des sols de la Lune. Une pollution à la poussière rendrait inopérant les télescopes construits à la surface de la Lune pour se libérer définitivement de l’atmosphère terrestre et de sa pollution. Il faudra donc développer d’autres technologies d’extraction de l’hélium 3, au moins pour ne pas voir, depuis la Terre, les reliefs de la Lune disparaître derrière un nuage opaque.

En tenant compte du défis technologique que représente encore la fusion thermonucléaire, le film Moon pourrait se dérouler dans les années 2070 ou 2080. En se prêtant au petit jeu dangereux des prévisions, la population de la Terre, à cette époque, pourrait être de l’ordre de 10 milliards. Dans ces conditions, l’accès aux technologies de fusion thermonucléaires sera devenu une nécessité absolue, au-delà des débats contemporains : pour ou contre ces moyens de production d’énergie ? Mais, cette urgence énergétique justifiera-t-elle pour autant les travers éthiques décrit dans le film ? En effet, le spectateur ne tarde pas à découvrir que, par soucis de rentabilité, l’unique membre du personnel d’exploitation de la base Sarrang n’est pas un être humain qui doit remplir une mission de trois ans avant son retour sur Terre, pour un repos bien mérité auprès de sa famille, mais un clone qui, tous les trois ans, est remplacé par une nouvelle machine biologique, suite à son arrêt, une mort plus ou moins programmée.

Au-delà de la dimension éthique de cette situation, cet état de fait décrit surtout une conquête de l’Espace déléguée par l’homme à des outils, des extensions. Celles-ci pouvant être biologiques comme Sam Bell, d’autres extensions étant technologiques comme les robots. Cependant, dans Moon, la Singularité — l’émergence d’un intelligence artificielle consciente et autonome — ne semble pas avoir eu lieu. La machine qui assiste Sam Bell au quotidien, Gertie, semble limitée aussi bien en termes de comportements que d’aptitudes physiques. Même la sombre perspective de se savoir effacée ne provoque, chez la machine, aucune appréhension ni état d’âme… autre constat : rien dans le film Moon ne laisse supposer une forte présence des humains au-delà de l’atmosphère terrestre. Ainsi, Moon interroge le présent, un présent qui n’a pas fini de quitter le plancher des vaches, en lui demandant : “jusqu’où es-tu prêt à aller pour conquérir les espaces interplanétaires ? Jusqu’où es-tu prêt à aller pour assurer la subsistance du plus grand nombre ?”

La question du clonage n’est pas une spécificité spatiale. Il y a de fortes chances que, dès aujourd’hui, des tentatives de clonage humain aient été entreprises, voire même que des clones humains existent déjà, et ce malgré le moratoire planétaire qui interdit ce mode de procréation. Dans Moon, le clone Sam Bell est un matériel biologique remplaçable et corvéable à merci. Ainsi, les trois ans d’autonomie du clone peuvent aussi bien être la conséquence une programmation génétique volontaire qu’une conséquence d’une exposition prolongée aux radiations spatiales : pour les propriétaires de Sam Bell, il a pu paraître judicieux, financièrement plus rentable, de construire une base sans grande protection plutôt que d’investir plus lourdement pour bâtir un habitat propice à une présence humaine de longue durée. En tout cas, dans cette base lunaire, tout est mis en œuvre pour que le clone n’exerce pas pleinement son humanité et les droits qui vont avec : son isolement soit disant accidentel se révélant être une mise en scène pour assurer son asservissement.

Finalement, Sam Bell — quel numéro de clone porte-t-il, celui-là ? — pourra fuir la base de Sarrang. Il s’arrachera à la gravité lunaire au moyen d’un canon électromagnétique pour un vol vers la Terre quasiment balistique. De retour sur la planète bleue, peut-être pourra-t-il obtenir d’être reconnu comme une personne humaine… Peut-être pourra-t-il voir son espérance de vie prolongée au-delà de ses trois années contractuelles. Le dernier plan du film indique que son “employeur indélicat” se trouve au centre d’une tempête, d’une polémique tant éthique, que réglementaire et même financière. Mais, finalement, cette crise poussera peut-être l’humanité à se lancer elle-même dans la conquête de l’Espace plutôt que de la déléguer à des outils biologiques ou technologiques.

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