DISTRICT 9 ou « La société humaine à l’épreuve de l’existence avérée des aliens »  | Ce que la SF nous dit sur demain | Space’ibles 2021
Deux ou trois choses que « DISTRICT 9 », le film de Neill Blomkamp, nous dit sur demain… 

« Dis-moi quel film tu regardes, je te dirai quel avenir tu te prépares », parole de prospectiviste…

 



Une production le Comptoir Prospectiviste / FuturHebdo
pour Space’ibles.fr


Les analyses prospectives des films sur le site de Space’ibles


Réalisation : Neill Blomkamp
Scénario : Neill Blomkamp et Terri Tatchell
Acteurs principaux :
Sharlto Copley, Jason Cope, Robert Hobbs
Production/Distribution : QED International, WingNut Films
Durée : 112 min.
Année : 2009


 

Chronique d’analyse prospectiviste conçue en collaboration avec Space’ibles, l’Observatoire Français de Prospective Spatiale, initiative du CNES.

 

 


 

 

District 9 est le premier long métrage du sud africain Neill Blomkamp. C’est un film de science-fiction qui brille d’une noire lueur inhabituelle. Ce film se révèle aussi être une fable sociale.

La fable sociale tient au contexte de création et de production du film : dans le scénario, 18 ans après la fin de l’Apartheid, en Afrique du Sud, les « crevettes », des aliens naufragés malgré eux sur la planète Terre, tiennent, dans le film, la place des noirs sud africains qui, dans la réalité, ont été victimes d’une des pires ségrégations raciales de la planète, de 1948 à 1991. Les violences que subissent les aliens et le héros du film, joué par Sharlto Copley, sont à l’image de celles dont furent victimes les populations noires d’Afrique du Sud tout au long de ces 43 années.

Au-delà de la fable, filmée de manière crue, dans un style qui mélange la fiction pure et des passages qui auraient pu être extraits d’un film documentaire, il y a le film de science-fiction. Mais, à la différence de nombre de films de ce genre, les aliens ne sont pas « essentialisés » : ils ne sont pas sur-puissants ou particulièrement sages : ils se trouvent échoués sur la Terre, « enfermés » à l’extérieur de leur vaisseau spatial qui semble les narguer, flottant, inerte, dans le ciel de la capitale sud-africaine. Ils ne sont ni particulièrement méchants ni béatement gentils : ils vivent à côté des humains. Enfin… pour être plus précis, ils survivent dans un bidonville, le district 9… Et ils se voient obligés de vivre le sort des migrants à qui la liberté de destin est retirée au nom d’intérêts supérieurs. C’est peut-être là un autre aspect de la fable sociale qu’est District 9.

Concernant l’aspect science-fiction du film, le spectateur est mis face à un constat qui ne se discute pas : depuis vingt ans, un vaisseau spatial extraterrestre de plusieurs centaines de mètres de diamètre se maintient inexplicablement, au-dessus de la ville de Johannesburg. De plus, ses occupants, à l’aspect insectoïde, respirent le même air que nous, tout comme ils s’alimentent, semble-t-il, des mêmes molécules, bien que leurs recettes paraissent étranges aux humains. Mais, c’est bien connu : les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas ! 

C’est ainsi que cet univers et le traitement réaliste qu’a choisi le réalisateur — des images sans esthétisme artificiel et, à l’inverse, crues et sales — font de ce film l’illustration fictionnelle de deux idées qui pourraient se révéler essentielles pour l’avenir de l’humanité. 

Pour comprendre la première d’entre elles, il faut tout d’abord prendre en compte l’affirmation, sans tambours ni trompettes, sans lasers ni envolées spatiales lyriques, que l’humanité n’est pas seule dans l’univers. Rien de moins que cela ! Cette révélation étonnante change-t-elle quelque chose pour l’humanité ? Les humains du film n’en donnent pas la preuve, ne serait-ce que parce que l’accès au vaisseau spatial leur est interdit. Donc, ils sont incapables de tirer des profits technologiques de cette « manne tombée du ciel ». Dans d’autres films de science-fiction qui traitent de cette rencontre du troisième type — selon la classification de l’astronome américain J. Allen Hynek — l’humanité profite de cette opportunité des plus étonnantes pour accélérer son développement technologique, ne serait-ce que pour se préparer à la prochaine rencontre, en « pillant » les décombres du ou des vaisseaux aliens qui sont tombés sur son sol. Le meilleur exemple de cette situation est la paire de films Independence Day (1996) et Independence Day – Resurgence (2016). 

Mais, est-ce que le fait de savoir qu’il existe d’autres formes de vie intelligentes au-delà de la géosphère change la nature des comportements de l’humanité ? Apparemment pas : les petits soucis et les grands tracas propres à l’humanité semblent toujours piloter ses comportements tout comme ses mauvais penchants que sont la cupidité, l’égoïsme et la soif du pouvoir. 

Ainsi, rien de rutilant dans District 9… Rien d’envoutant ni d’enthousiasmant au contact des intelligences extraterrestres. Juste la réalité quotidienne crue et sale, filmée à la manière d’un reportage d’investigation. Si bien que ce film devient une merveilleuse illustration de la théorie du cygne noir, ce concept philosophique, développé par l’essayiste, statisticien et épistémologue Nassim Nicholas Taleb, dans un ouvrage paru en 2007 :  « Le Cygne noir : La puissance de l’imprévisible ». 

Taleb part de l’histoire d’une évidence couramment admise jusqu’à la fin du XVIIème siècle : il n’existe que des cygnes blanc. Point barre. Cette affirmation se voulait d’autant plus robuste qu’au cygne blanc étaient associés des symboles de pureté et d’amour, en Occident comme dans de nombreuses cultures et à différentes époques. Cependant, en 1697, des cygnes noirs sont observés en Australie… Patatras ! C’est ainsi que le cygne noir est devenu le symbole de l’événement imprévisible et avec un très faible taux de réalisation mais, néanmoins , qui advient !

Dans le cas contemporain d’une humanité qui s’interroge toujours et encore sur sa place dans l’univers, l’éventualité même infime de la rencontre de cette même humanité avec une altérité extraterrestre entre dans le cadre du cygne noir, avec les conséquences qu’en décrit Taleb : collectivement aussi bien qu’individuellement, l’humanité préfère se rendre aveugle face à l’événement imprévisible, plutôt que d’embrasser cette émergence et les conséquences qui en découlent ! C’est bien l’état dans lequel semble se trouver les humains du film District 9 : aveugles et inconscients de la puissance de la révélation que représente la présence de ces extraterrestres sur la Terre, empêtrés que ces mêmes humains semblent être dans leurs tracas quotidiens — légitimes pour les plus modestes — et leurs tractations stratégiques — moins légitimes et qui ne concernent que les plus riches et les plus puissants… 

En continuant à tirer la métaphore du cygne noir, et en l’appliquant à notre réalité, il n’est pas interdit de se demander si la pandémie de Covid19 que vit notre Terre ne serait pas de cet ordre, de l’ordre de l’imprévu non évalué par cécité volontaire. Car, pour certains, l’émergence inattendue d’un agent pathogène et sa diffusion à l’échelle de la planète étaient imprévisibles et inquantifiable par les outils statistiques tant le taux de réalisation de cette émergence était faible… quand d’autres pointent plutôt une incapacité quasi pathologique de l’humanité à se saisir des signes avant-coureurs de la catastrophe qui pourtant s’étalaient sous ses yeux ! 

La relecture à froid des derniers événements ne veut pas pour autant dire que les ET vont frapper à notre porte demain matin — quoique… — mais, ne devrait-elle pas nous aider, nous obliger à envisager sérieusement d’injecter de « l’in-envisageable » et du « non-pensé » dans une démarche volontaire de construction d’un avenir souhaitable ou désirable ?

La deuxième idée essentielle à l’avenir de l’humanité et mise en lumière dans District 9 est la fragilité dans laquelle risque de s’installer la civilisation, au fur et à mesure de la montée en complexité de ses avancées technologiques. Telle est la situation dans laquelle se trouve le million d’extraterrestres échoués sur la Terre, dans le film District 9 : ayant perdu le contrôle de leur vaisseau spatial pour des raisons qui restent inconnues, ils sont condamnés à vivre sur le plancher des vaches, l’intrigue du film se déroulant à la conjonction de deux événements : le premier est la contamination génétique inattendue d’un humain par un produit « alien », le second est que ce même produit, qui aura pris vingt ans à être synthétisé, s’avère essentiel à la reprise de contrôle du vaisseau spatial par les extraterrestres. Ainsi, on comprend que les extraterrestres sont « prisonniers » sur Terre car ils se trouvent victime d’une rupture dans la chaîne de la maîtrise de leur propre technologie… 

Or, il en va de même avec l’humanité : plus elle avance dans la complexité des technologies qu’elle croît contrôler, plus, comme un géant au pied d’argile, elle peut devenir fragile, faillible, si elle lui arrivait de perdre la maîtrise d’une technologie ancienne, antérieure dans la chaîne de la complexité technologique. Pour preuve, le dit « bug de l’an 2000 » qui a obligé des informaticiens, spécialistes d’un ancien langage de programmation, le Cobol, à sortir de leur retraite pour reprendre des vieilles lignes de code qui auraient pu causer des dysfonctionnements après le 31 décembre 1999. En effet, au début de l’informatique, dans les premiers programmes, les années avaient été écrites avec seulement deux chiffres, par souci d’économie de mémoire… si bien que le 1er janvier 2000, les systèmes informatiques auraient eu à gérer des années nulles : 00. Aïe ! Il en va de même avec les réacteurs nucléaires EPR qui, du fait de la complexité de leur construction, mettent en lumière des pertes de compétences, en quelques décennies, dans la fabrication de bétons ou d’aciers spéciaux, ou dans la réalisation de soudures aptes à répondre aux exigences de l’industrie nucléaire… qui a pour réputation de mal supporter les « à peu près » !

On peut continuer à allonger la liste… Il suffit d’évoquer la volatilité des données numériques sur lesquelles, pourtant, nos civilisations reposent plus que jamais : il y a peu, qui savait qu’un CD Rom n’avait qu’une quinzaine d’années « d’espérance de vie » ? Et nos données personnelles qui ne nous appartiennent plus et qui peuvent disparaître en cas de piratage — d’attaque d’un ransomware — comment les transmettre à nos enfants, alors qu’il y a peu il suffisait de donner le carton de photos familiales ou un autre plein de disques vinyl ? Et notre humanité qui double la quantité de données qu’elle génère tous les trois ans, a-t-elle conscience que ces mêmes données digitalisées ne sont pérennes qu’à la mesure de la robustesse du système informatique qui en assure la sauvegarde ? 

Pour répondre à ces questions quasi existentielles, des recherches sont entreprises pour créer des supports en « pierre synthétique » dont la durée de vie se compterait en millénaires. On pourrait y graver, en microfilm, une encyclopédie des connaissances et des créations de l’ensemble de l’humanité, un vademecum plus ou moins exhaustif et « lowtech », à la mesure de ce voyage millénaire : il ne faudrait qu’une très bonne loupe pour le consulter… Mais alors, pour se préparer à l’éventuelle émergence d’un cygne noir — une quelconque rupture technologique ou un effondrement plus ou moins bien anticipé — ne faudrait-il pas aussi disséminer ces encyclopédies dans différents lieux, sur Terre, et jusque dans le système solaire, sur la Lune ou sur Mars ou plus loin encore… pour assurer à l’humanité de demain, au-delà des temps historiques, un accès pérenne et durable à l’accumulation des connaissances que furent les quarante ou cinquante derniers siècles ? 

L’IRSN, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, se pose, dès aujourd’hui, ce genre de question — transmettre infailliblement une information, indépendamment du temps — pour une bonne gestion des déchets radioactifs issus de l’industrie du nucléaire, sur de très longues durées. En effet, certains de ces déchets resteront dangereux pour toutes formes de vie, parfois, pendant des millénaires. Comment alors transmettre à nos lointains descendants, après que les langues aient évolué au point de perdre la compréhension des nôtres, actuelles, après que les supports classiques de la connaissance aient été emportés par l’érosion du temps, après que les éons aient effacés la mémoire de l’histoire et des techniques, comment transmettre à ces lointaines générations la connaissance que tel lieu ne doit en aucun cas être approché ?

Longtemps, une forme de sagesse a pu être résumée dans l’adage « hic et nunc », ici et maintenant. Il s’agissait d’appeler l‘être humain à prendre conscience de l’importance de l’instant vécu, de l’acte posé. Malheureusement, après deux siècles de Révolution industrielle, il faut désormais s’attacher à une prise de conscience « hic et per tempore », ici et pour les temps qui viennent, dans le sens que la Terre, « hic », est l’unique vaisseau spatial dont l’humanité dispose pour son voyage dans l’espace et dans le temps, un temps qui, lui, appartient aux générations à venir, « per tempore ». Alors, sommes-nous prêts à un réel changement de modèle de pensée ? Et, surtout, sommes-nous prêts à nous saisir des cygnes noirs ? L’humanité n’a plus vraiment de temps de jouer à l’autruche… non ?

 


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26 mai 2021